Quand à la peur des migrants s'est ajoutée la peur d'être sortis de l'espace Schengen

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Frontex vote.jpgFrontex : le combat continue

Comme on pouvait s'y attendre (au point qu'on ne le craignait même plus), l'augmentation de la participation de la Suisse au financement de l'agence de garde-frontières et garde-forteresse européennes Frontex a été largement (à 71,5 %) approuvée par le peuple suisse, habituellement bien plus critique à l'égard des institutions et des instances européennes. Les arguments sécuritaires et de confort semblent bien avoir été déterminants dans ce prononcement populaire. En gros, les Suisses ont accepté de payer plus pour Frontex pour que Frontex continue à refouler les métèques, ou à les laisser crever, hors de portée de notre vue, mais sur la fin de la campagne, on avait l'impression qu'on ne votait plus sur Frontex mais sur Schengen, tant les partisans du soutien à Frontex insistaient sur le risque pour la Suisse d'être exclue de Schengen si elle refusait de financer Frontex... On était à deux auriculaires de la Fékniouze, mais ça a marché. Les Suisses pourront donc continuer à prendre l'avion pour Lesbos sans avoir à faire la queue à l'aéroport dans la file "hors Schengen" et la Suisse a fait un pas vers sa réconciliation avec l'Europe. Un pas en piétinant les migrants.

Les restrictions à l'immigration légale ne font que renforcer les réseaux de passeurs

On ne se consolera pas du vote navrant sur Frontex en constatant que Genève est le canton le moins enthousiaste à l'idée de financer plus lourdement l'instrument par lequel l'Europe se préserve de la plèbe africaine et moyen-orientale, puisque même à Genève, siège de l'Organisation mondiale des migrations et du Haut commissariat des Nations Unies pour les réfugiés, ce financement a été approuvé à 63,5 % des suffrages. On fait mieux en Ville de Genève, on refuse le soutien à Frontex dans plusieurs de ses arrondissements, mais ce ne sont que des lots de consolation : à la peur des migrants s'est ajoutée la peur d'être sortis de l'espace Schengen ("avec les conséquences pour la sécurité, le tourisme ou encore l'économie", comme l'écrit la "Tribune de Genève"), et ces deux peurs ont fait une lourde majorité. Même au sein du PS et des Verts, le soutien à Frontex a été majoritaire (à respectivement 57 et 59 %), comme au sein de l'électorat le plus jeune (59 % des moins de 34 ans ont voté "oui").

C'est donc, pour nous, une défaite incontestable (et qu'elle le soit aussi pour l'extrême-droite europhobe ne la rend pas moins nette -d'ailleurs, le Conseiller fédéral Ueli Maurer, ancien président de l'UDC, opposant historique a Schengen, s'en est fait l'un des plus ardents défenseurs à propos de Frontex). Cette défaite, toutefois, n'est pas une déroute : un quart de l'électorat suisse, un tiers de l'électorat genevois, presque la moitié de celui de la Ville, et une majorité dans plusieurs arrondissements de gauche, ont suivi l'opposition à Frontex, à ses méthodes (l'agence est allée jusqu'à trafiquer ses propres rapports pour camoufler des reconduites illégales hors des frontières européennes), à sa "gouvernance", à l'usage qui en est fait, et que le parlement européen a dénoncé (il n'a pas voté le budget de l'agence). On ne va donc pas baisser les armes (politiques) face à une politique migratoire européenne et suisse fondée sur la peur, la xénophobie, le racisme, le mépris des droits humains, le soutien à des régimes au moins condamnables (la Turquie), quand ils ne sont pas innommables (la Libye). Car Frontex n'est rien d'autre que l'instrument par lequel la "forteresse Europe" se défend des immigrants en les refoulant de l'autre côté de la Méditerranée, de la mer Egée ou de la frontière de l'Union. Et en leur refusant le droit de déposer une demande d'asile dans un Etat européen.

Dans le combat pour le droit d'asile, la liberté de circulation et de migration (pas seulement à l'intérieur de l'"espace Schengen"), il faudra plus d'alliés que dans celui que nous venons de perdre contre Frontex, quand des organisations comme Amnesty International ou l'Organisation suisse d'aide aux réfugiés avaient renoncé à combattre l'augmentation de la contribution à l'agence européenne. Sans doute le Conseil fédéral a-t-il promis qu'il allait agir de l'intérieur de Frontex pour la changer, mais qui y croit ? sans doute pas même lui. Qui sait pourtant, ou devrait savoir, que les restrictions à l'immigration légale n'ont jamais qu'un effet durable : renforcer l'immigration illégale et les réseaux de passeurs. Et accroître le risque pour les migrants de mourir en route, noyés en Méditerranée ou desséchés au Sahara. Après le vote, quelques centaines de manifestants ont rappelé à Berne que "Frontex tue". Le débat qui a précédé le vote l'aura au moins appris à une grande partie de l'opinion publique, et lui aura même appris l'existence de Frontex. "Frontex tue", oui. Mais les trois quarts des votantes et des votants en Suisse s'en foutent.

 

Commentaires

  • Dans votre texte vous ne parlez pas de réfugiés mais de migrants. Les suisses n'ont pas peur des réfugiés, ils ont par contre peur des migrants. Ceci explique peut-être.... cela.

  • Les réfugiés sont, par définition, des migrants. Des émigrants quand ils quittent leur pays (ou leur région), des immigrants quand ils arrivent ailleurs que chez eux.

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