Coalition de (presque) toute la gauche française : Cinq ans trop tard ?

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bus-ps.jpgLe Conseil national du PS a donc approuvé hier soir à une large majorité l'accord de la gauche française (la "Nouvelle union populaire" autour de la "France insoumise")  pour les élections législatives de juin. Qu'une apparence d'unité de la gauche (Insoumis, PC, PS, Verts) se fasse, mais cinq ans trop tard, et qu'elle se fasse autour de Mélenchon tient de l'ironie de l'histoire. Il aura fallu une lourde défaite de la gauche, toute la gauche, pour que sa part la moins défaite puisse imposer à ses parts les plus défaites une unité qui tient, pour elles (le PS, le PC, les Verts) du sauvetage des meubles. Le barrissement des éléphants socialistes ne doit pas faire illusion : ce n'est pas le Parti socialiste qui va disparaître, mais ce qu'ils en ont fait. Après tout, les pères du macronisme, ce sont bien eux. A commencer par François Hollande.  La recomposition de la gauche française se fera sur fond de défaite électorale –mais s’est-elle jamais faite en d’autres circonstances ? Mitterrand ne recompose le PS (et la gauche) à sa main que sur les ruines de la vieille SFIO… C’est la baffe qui réanime, ou qui ressuscite, même (ou surtout ?) quand on a fait à peu près tout ce qu’on pouvait faire pour se la prendre.

C'est toujours le plus fort qui coalise les plus faibles autour de lui. L'union de la gauche qui amène Mitterrand au pouvoir, la gauche plurielle qui y amène Jospin, se font autour du PS. L'union de la gauche française aujourd'hui se fait autour de la France Insoumise ? C'est logique. Et ça ne tue pas les forces qui se coalisent autour de Mélenchon. Le ralliement, contraint et forcé par sa déroute électorale du PS à une coalition dominée par la France Insoumise, pourrait, aussi paradoxal que cela paraisse, lui permettre de survivre. Parce que localement, régionalement, il est bien plus solide que nationalement.

Et puis, qu'on cesse de nous faire prendre des vessies réformistes pour des lanternes révolutionnaires : Mélenchon, ancien sénateur socialiste, ancien ministre socialiste,  ce n'est pas l'extrême-gauche. Il est moins radical aujourd'hui que Mitterrand il y a quarante ans. Et le programme de la France Insoumise est plus prudent que celui du PS sorti du Congrès d'Epinay, à l'ambition rimbaldienne : "Changer la vie", pas moins.

Pour le reste, on peut reprendre sans (presque) rien en changer ce que nous publiâmes il y a quatre ans ("Le socialisme, ou comment ne pas s'en débarrasser", L'Aire, 2018)...

« Ce pitoyable entredévorement dont leurs sectes donnent le spectacle »

La gauche social-démocrate française  n’a pas été vaincue par ses adversaires, ni par ses concurrents, elle s’est elle-même liquidée en tant que force de changement radical. Le déclin du socialisme français s’est amorcé au moment (la fin des années '70, le début des années ’80) de ses grandes victoires électorales. Le PS ayant remporté les batailles qui lui importaient le plus, il perdait la « guerre » qu’il aurait dû mener dans le temps même où il investissait les palais présidentiels et gouvernementaux. Ce qu’il gagna en poids institutionnel, il le perdit en hégémonie culturelle et en légitimité sociale ; il ne tarda guère à mener la même politique que celle qu’à sa place la droite aurait menée, et fit ainsi le contraire de ce pourquoi il avait été mis au pouvoir. Or ce qui fonde la légitimité d’un mouvement politique est toujours ce qui le distingue de ses concurrents et de ses adversaires ; dès lors que cette distinction ne porte plus que sur les détails et les formes contingentes de politiques aux bases communes ou les parures de décisions que n’importe qui pourrait prendre, et que cette distinction ne s’exprime plus que par les style et les discours tenus pour justifier des politiques fondamentalement convergentes, sa légitimité politique se dissout et se dissout dans un clientélisme tôt menacé de dérives purement mafieuses, comme celles que manifestèrent jusqu’à la caricature l’errance craxienne en Italie et qu’en France les théâtres d’ombres du mitterrandisme ne purent cacher que pour un temps, comme ils celèrent les contradictions de projet, de ligne, de culture politique même, qui traversaient le parti né des décombres de la vieille SFIO. Des contradictions qui sont d’ailleurs une constante de toute l’histoire, non seulement de ce parti depuis ses origines (depuis que Jules Guesde et Jean Jaurès convinrent de réunir les différentes formations socialistes françaises dans une seule organisation), mais de tout le mouvement socialiste : si l’unité de la pensée et de la culture politiques avait été en quelque moment que ce soit la marque des partis socialistes et sociaux-démocrates, ça se saurait. Zola, déjà, ironisait (dans « Paris ») sur ces socialistes aux yeux de qui « le grand crime, le crime sans pardon, était de penser à peu près comme eux sans être absolument d’accord sur toutes choses ». Et Henri Guillemin, préfaçant le roman de Zola, d’enfoncer le clou dans le corps déjà écartelé du socialisme naissant : « d’où ce pitoyable entredévorement dont leurs sectes donnent le spectacle »… il y a des traditions qui résistent aux nécessités de les abandonner…

Le destin du PS français a quelque chose d’exemplaire : vainqueur en 1981 sur la promesse rimbaldienne de « changer la vie » et vaincu en 1986 pour n’avoir réussi à changer réellement que celle de ses caciques, en ayant abandonné toute ambition réellement réformatrice dès 1983, le PS n'a pas été défait parce qu’il était réformistes, mais parce qu’il avait cessé de l’être; l’échec de la social-démocratie n’est pas là où la gauche révolutionnaire veut le voir, dans son réformisme, mais dans sa rétraction dans le conservatisme et le conformisme. Dirigé par de hauts fonctionnaires, des ministres en exercice, d’anciens ministres ou des ministres putatifs impatients de le devenir réellement, le PS français n’était plus, après cinq années de pouvoir, que l’ombre d’une force politique socialiste, et il fallut toute la bêtise de la droite française, conjuguée à toute la malignité mitterrandienne, pour permettre aux socialistes de « revenir aux affaires » dans tous les sens du terme, d’ailleurs) en 1988. Le parti n’était déjà plus alors que l’arrière-Cour du Monarque (et plutôt celle de Louis XI que celle de Louis XIV). Il ne manquait plus qu’un vernis de choix politique pour parfaire cette momification, et c’est le brave Pierre Mauroy, alors Premier secrétaire du PS, qui s’y collera en préfaçant en 1992 le programme du parti, prétentieusement qualifié de « projet socialiste pour la France » : « Nous ne croyons plus à une rupture avec le capitalisme. (…) Nous sommes conscients que le capitalisme borne notre horizon, pour la décennie à venir et sans doute pour bien longtemps encore. Mais nous sommes également décidés à en corriger les excès ». Les excès, seulement les excès. L’adhésion des « socialistes de gouvernement » aux dogmes économiques libéraux (et il nous faudra bien dire quelle contradiction entre ses termes contient l’expression « culture de gouvernement », et plus encore, dans une société capitaliste, celle de « socialisme de gouvernement ») fera le reste en défaisant le « socialisme à la française », le parti lui survivant  comme la carapace de l’insecte survit à la mort de l’insecte. Aussi la dénonciation par un François Hollande en partance d’une « gauche qui ne veut pas gouverner » et que personnifierait Jean-Luc Mélenchon était-elle d’autant plus dérisoire qu’il ne s’agissait plus pour la gauche de « gouverner » : Benoît Hamon en 2017 voulait rénover le PS, Jean-Luc Mélenchon changer de République, Philippe Poutou et Nathalie Arthaud changer de mode de production –que leur importaient, aux uns et aux autres, les dorures pompadouriennes de l’Elysée ?

Ainsi le PS français en était-il rendu à ce que les élections, présidentielle et législatives, de 2017, avaient fait de lui : en pleine décomposition, et hors d’état de colmater les fuites qui le vident. Mais il est seul responsable de sa propre défaite (s’il partage la responsabilité de celle de toute la gauche avec Jean-Luc Mélenchon), et seul responsable d’avoir nourri le rassemblement « social-libéral » de Macron d’un côté, et le rassemblement nostalgique de Mélenchon de l’autre. Dans un pays comme la France, on ne gagne pas par hasard deux élections présidentielles de suite comme Macron l'a  fait ce printemps : on les gagne parce qu’en face, à gauche, il n’y a plus rien qui tienne debout. Et que tout est donc à reconstruire. Il va falloir trouver autre chose que des changements de têtes pour que cette reconstruction se fasse –quelque chose comme un ressourcement politique. L’opposition, après tout, cela sert à ça. Surtout quand, comme la gauche française, on n’a plus vraiment le choix parce qu’on a passé plus de temps à cultiver le luxuriant jardin de ses états d’âmes et de ses divisions.

De choix désormais, ce qui reste du PS français n’en a plus guère que ceux, exclusifs l’un de l’autre, de la recomposition ou de la décomposition, et cette clarification, acquise malgré lui et contre lui, est sans doute le seul legs positif de François Hollande : s’il veut encore espérer peser quelque chose, le PS français doit être complètement reconstruit, et sa ligne complètement redéfinie. Quant aux « insoumis » de Mélenchon, il faudra bien qu’en émerge autre chose qu’une fédération de fossoyeurs du PS n’ayant que cette ambition nécrophagique en commun.

Les partis socialiste et sociaux-démocrates (mais leurs concurrents ne sont pas en meilleur état) sont de moins en moins des partis de militants, et de plus en plus clairement et ouvertement des partis de cadres, des machines à élire, à placer, à former des « professionnels de la politique » dépossédant progressivement les citoyens eux-mêmes, et finalement leur propre base, de tout pouvoir citoyen réel. Du rôle d’instruments fondamentaux du débat politique, les partis politiques sont insensiblement passés à celui d’école du pouvoir politique. Ils sont aujourd’hui, pleinement, des appareils idéologiques d’Etat. Un parti politique doit, s’il veut être autre chose qu’un appareil gérant des plans de carrière personnels, reposer sur un mouvement social qui lui préexiste et lui donne naissance : le mouvement socialiste préexiste aux partis socialistes, et c’est la disparition de ce mouvement qui condamne ces partis. Quand la social-démocratie n’est même plus capable d’être social-démocrate, c’est la gauche radicale qui reprend de ses mains le lumignon du réformisme étatiste. Et ce n’est pas si nouveau qu’on croit : en 1970 déjà, Didier Motchane, idéologue de la gauche (le CERES) de la subclaquante SFIO, considérait que « ramener le socialisme dans la social-démocratie constitue le seul moyen de refuser à la fois le poujado-ouvriérisme et l’exotisme révolutionnaire ».

Le PS né du congrès d’Epinay était, sous la forme d’une grande coalition de toutes les gauches non-communistes, un vaste rassemblement des contraires –d’où le culte de la « synthèse » qui s’y célébra pendant quarante ans. Qu'un autre parti socialiste (mais alors, vraiment socialiste...) puisse naître de cette disparition tient du possible -mais on ne prendra pas le deuil du parti qui est en train de mourir sous nos yeux désespérément vides de larmes –fussent-elles de crocodiles.



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