Frontex : des enquêtes et une démission plus tard, un NON conforté

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frontexLa teneur d’une enquête de l’Office européen de lutte anti-fraude (Olaf), pas encore publiée, a poussé Fabrice Leggeri, directeur de l'agence de garde-frontières européens Frontex, à démissionner. Deux enquêtes ont en fait été menées en parallèle. La première porte sur des refoulements illégaux aux frontières extérieures de l’Union européenne (notamment la frontière greco-turque) et de violations des droits fondamentaux, la seconde sur des cas supposés de harcèlement de travailleurs de l’agence. Elle tombe mal, cette démission, pour les partisans de l'augmentation de la contribution suisse à Frontex, soumise au vote dimanche, mais elle illustre bien ce qu'est réellement cette "agence européenne". Plusieurs autres  enquêtes, dont une du "Monde", du "Spiegel" et des suisses SRF et Republik*, ont confirmé que cette agence couvrait des refoulements illégaux de migrants entre la Turquie et la Grèce : des bateaux de migrants sont interceptés dans les eaux grecques puis refoulés dans les eaux turques (la Turquie servant de silo de stockage des migrants, comme d'ailleurs la Libye), voire même interpellés alors qu'ils ont réussi à débarquer en Grèce, mis dans des bateaux de garde-côtes grecs, puis dans des canots de sauvetage et repoussés dans les eaux turques. Une pratique totalement illégale... mais conforme aux obsessions des Etats de l'"Espace Schengen" : rendre l'immigration en Europe la plus difficile, voire la plus périlleuse, possible. Les enquêtes sur Frontex et la démission de son directeur confortent en tout cas notre NON au renforcement de la contribution suisse à une agence détournée de sa mission officielle pour complaire à la paranoïa xénophobe régnante.

*on trouvera plus de détails sur sur l'enquête sur https://www.infomigrants.net/en/post/40166/des-documents-internes-de-frontex-revele-lampleur-des-renvois-en-mer-egee, et, si on est abonné, sur https://www.lemonde.fr/international/article/2022/04/27/refoulements-en-mer-egee-les-recensements-errones-ou-mensongers-de-frontex_6123944_3210.html

Soutenir Frontex parce que ça arrange nos départs en vacance ? 

Le secteur suisse du tourisme, les aéroports et les compagnies aériennes s'inquiètent : et si le refus de l'augmentation  de la contribution suisse à Frontex devait conduire à l'exclusion de la Suisse de l'espace Schengen ? Pas de discours hypocrite sur la défense des droits humains dont la Suisse se ferait l'avocate au sein de Frontex si elle lui renforçait son soutien, on est dans le vrai, le dur, le sincère : il faut soutenir Frontex parce que ça arrange la planification de nos vacances. A quoi tiennent les grandes décisions politiques... à la peur de voir les Suisses faire la queue à l'aéroport avant l'embarquement comme vulgaires "non Schengen", et aux touristes étrangers de devoir obtenir un visa pour visiter la Suisse. ... La palme de l'argument le plus minable est, sans hésitation, décernée au Conseiller national PLR Christian Lüscher, qui nous assène qu'il faut la soutenir pour pouvoir continuer à pouvoir "voyager dans (quasi) toute l'Europe sans contrôles et chicanes" : "le prix à payer" pour ce confort ? "une protection continue et efficace des frontières extérieures" contre les pouilleux qui s'y agglutinent. C'est aussi pour "garantir la sécurité et la liberté de circuler" que la Fédération des entreprises romande appelle à voter "oui". Et pour éviter que la Suisse devienne "la destination de prédilection des réfugiés". En clair, pour pouvoir continuer à passer vos vacances aux Baléares, il faut refouler les migrants sub-sahariens en Libye et moyen-orientaux en Turquie. Ou les laisser se dessécher dans le Sahara ou se noyer en Méditerranée.

L'éditorialiste de la "Tribune de Genève" appelle à un "oui" pragmatique  à Frontex. Un "oui" malgré tout ce qui est reproché à Frontex. Un "oui" pour la réformer. Le problème, c'est que Frontex est un instrument, et que réformer cet instrument ne sert de rien si rien n'est réformé de la politique qu' il sert.  Frontex n'est pas une agence de garde-frontières, elle est devenue une agence de garde-forteresse, de gardes de la "forteresse Europe", en guerre contre les migrants, pas contre ceux qui les rackettent, les exploitent, les violent et les tuent.  Médecins sans frontières dénonce les violences sexuelles, massives, généralisées, qui scandent les routes migratoires les plus dangereuses, celle qui traverse la jungle de Colombie et celle qui aboutit dans les camps libyens ou grecs (dont celui de Lesbos), ou les parcs, les camps informels ou les squats d'Athènes. Ces destinations sont précisément celles où s'applique le plus durement les politiques dont Frontex est l'instrument. La section suisse a soigné 1500 victimes de violences sexuelles en 2021, dont de nombreux hommes (30 % des victimes prises en charges dans le camp de Lesbos étaient des hommes) et une grande partie d'entre elles, femmes ou hommes étaient mineures. En Libye, tous les témoignages reçus confirment la caractère généralisé des violences sexuelles perpétrées par les gardes des lieux de détention, ou les garde-côte. Dans les lieux de détention des immigrantes, les gardes les violent systématique. Tout cela est parfaitement connu des Etats de l'espace Schengen et des gestionnaires de Frontex. Mais l'UE n'en continue pas moins de soutenir financièrement et matériellement la Libye pour qu'elle stocke dans ses camps de migrantes et de migrants celles et ceux dont l'Europe ne veut pas -et que les garde-chiourmes libyens violeront.

Il faudrait, selon les partisans les moins obscurantistes du renforcement de la contribution suisse à Frontex, l'accepter pour aider l'agence à placer la protection et les droits des migrants au centre de son action. Mais la Suisse siège déjà au Conseil d'administration de Frontex, ce qui n'empêche pas l'agence d'être le bras armé d'Etats dont l'obsession n'est pas  d'"améliorer la sécurité des personnes qui essaient de pénétrer en Europe" mais de les empêcher d'y entrer. Quitte pour cela a commettre des refoulements illégaux, à se livrer à ce que le Conseil fédéral appelle  de "prétendues" violations des droits fondamentaux, dont il innocente Frontex et charge les garde-frontières "nationaux"

C'est le droit d'asile qu'il faut défendre, et avec lui le principe de non-refoulement des personnes qui ont besoin de protection, pas Frontex.

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