32 heures, c'est bien assez !

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Travailler moins pour polluer moins et vivre mieux !
 
Il y a un siècle (et trois ans et demi), la Suisse connaissait la première, et la seule, grève générale de son histoire. A son cahier de revendication, celle-ci : la semaine de travail de 48 heures. Un siècle (et trois ans et demi) plus tard, à défaut de grève générale, ou même partielle, perlée ou du zèle, on manifestera à Genève demain, samedi, à 14 heures sur la place Lise-Girardin, avec un rassemblement en bout de manif à 15h15 à la rotonde du Mont-Blanc, pour une réduction du temps de travail à salaire égal. C'est ce que réclame l'initiative cantonale "1000 Emplois", et ce qu'exige La Grève pour l'Avenir. Et l'urgence. Et la raison : travailler moins pour polluer moins, mieux partager les tâches, vivre mieux. 32 heures hebdomadaires, c'est bien assez ! Il y a bien des raisons pragmatiques, empiriques, de vouloir réduire le temps de travail contraint, et rémunéré. Mais il y a aussi ces raisons qu'on dira idéologiques quand on ne veut pas les admettre, philosophiques quand on voudra les dire déconnectées de la réalité, et qu'on se contentera ici de dire fondamentales.
Cette "étrange folie" dont on doit se libérer
 
Par le mot de « travail », il a toujours été formulé deux réalités différentes : d’abord, celle de l’activité, constitutive de l’humanité, de transformation de la réalité donnée : le travail est ce qui transforme le monde, en transformant un peu du monde -du silex que l’on taille à la tour que l’on construit. Et d’autre part, l’esclavage ou le salariat –le tripalium, l’activité contrainte, la mise des uns au travail par les autres, pour leur profit ou leur subsistance. Ainsi y-a-t-il le travail qui peut libérer et le travail dont on doit se libérer, cette « étrange folie » diagnostiquée par Paul Lafargue. Nous avons à la fois à réduire de temps du travail contraint à celui du travail nécessaire (les fameuses « deux heures de travail par jour » du collectif Adret, dans les années septante du siècle défunt), à accroître celui du temps dit « libre »… et à le libérer réellement, comme un temps à définir par celle et celui qui le vit.
Le travail contraint (au sens désormais essentiellement de travail salarié) fut longtemps le seul moyen de survie pour ceux qui, contraints de vendre leur temps et leur force, et de les vouer à d'autres, devaient se vendre eux-mêmes ou vendre leur temps pour ne point périr. La torture laborieuse était alors la condition de la survie physique. Nous n’en sommes plus là dans les pays du « centre », ceux du capitalisme socialisé, et nous ne jurerons pas que le travail soit encore « chez nous » le moyen de la survie physique, s’il reste le moyen de la survie sociale -à condition cependant, de la confondre avec l’intégration sociale, le travail étant alors la marque de l’adhésion à la norme sociale.
Le compromis social élaboré à la sortie de la Guerre Mondiale est un échange : celui du travail (salarié) contre la protection sociale. Hier, ici, qui ne travaillait pas ne mangeait pas. Aujourd’hui, ici, qui ne travaille pas peut désormais manger, l’aide sociale ou les restos du cœur y pourvoyant, l’apparent gaspillage de la charité étant pour l’ordre social infiniment préférable au réel désordre de la famine. Dès lors que l’aide sociale peut suppléer au caractère « sécuritaire » du travail, la fonction socialement identitaire, normative, du travail devient déterminante : c’est par lui que l’on reste inside, que l’on évite le rejet dans la marge, que l’on peut continuer à satisfaire à la norme sociale. Cette quête de normalité dont le travail est la condition concourt à identifier le travail au salariat : ce n'est pas d'une activité socialement utile dont elle fait une condition de la normalité, mais d’une activité rémunérée en raison du temps passé à s'y livrer. Peu importe à quoi aboutit cette activité, et moins importe encore la qualité du travail qu’on y consacre : ce qui importe, c’est le profit que le propriétaire des moyens de production peut tirer de la production. Et l’évolution technologique n’arrange rien : que reste-t-il de l’ « éthique du travail bien fait » dans la production à la chaîne, dans la production numérique et robotique, dans le télétravail ?
Ce par quoi dans le travail, aujourd’hui et dans le capitalisme socialisé, le travailleur est exproprié de lui-même n’est pas la captation du produit du travail, mais la captation du temps passé au travail, c’est-à-dire le salariat. C’est par le salaire que le travailleur est exploité, par le salaire que la force et le temps qu’il vend lui sont achetés, par le salaire que cette vente aboutit à la vente du travailleur lui-même par lui-même, en tant que travailleur. La condition de l’existence est en même temps la cause du vide de l’existence, les raisons de vivre sont ôtées par l’octroi des moyens de vivre.
Que le capitalisme du XXIe siècle ne soit plus celui du XIXe est une évidence, qui ne change rien à cette autre évidence que le travail humain y est toujours, comme dans tout mode de production, la seule source de création de valeur d’échange d'une marchandise, qu'il s'agisse d'un bien ou d'un service, et, par le temps de travail non payé en salaire (ou en rémunération du produit du travail), la seule source de création d'une plus-value permettant la constitution du capital -et permettant, via l'impôt, à l'Etat d'obtenir les moyens de son propre fonctionnement.
Mais pour que le travail, sous le capitalisme, nourrisse d’abord le capitalisme, il faut bien que le travailleur soit dépossédé de la maîtrise de son travail. Le capitalisme est expropriateur : il exproprie les travailleurs de leur savoir-faire, de leurs compétences, de leurs expériences, du temps de leur vie. Il ne peut pas ne pas les en exproprier, parcelliser leurs tâches, fragmenter leurs connaissances. Avant de produire la marchandise, il faut produire l’amnésie du producteur. Pour, finalement, parfaire la déshumanisation du producteur en le remplaçant par un robot ou un logarithme: « Toute main d’œuvre, dès lors qu’elle est mise en concurrence avec un esclave (…) humain ou mécanique, doit accepter les conditions de l’esclave », résume le cybernéticien Norbert Wiener… Nous n’en sommes pas encore là ? Soit. Mais nous y venons.
Retrouver le sens de la critique du travail, c’est aller plus loin dans la critique de l’ordre social que là où s’arrêtèrent Fourier, Marx, Proudhon, dénonçant les modalités du travail, les conditions faites au travailleur, mais non le travail lui-même. Si notre critique du travail n’est pas celle, aristocratique, qui prévalait pour ceux qui, dans la cité antique ou l’Europe médiévale forçaient esclaves ou serfs à travailler pour qu’eux-mêmes puissent se consacrer aux affaires publiques, à la guerre, à la prière, à l'orgie ou à la création culturelle, c’est que notre critique est fondée sur la volonté d’accorder à toutes et tous le droit que quelques-uns seulement s’étaient arrogés, sur le dos courbé d’une masse laborieuse les nourrissant. Que le grand nombre travaille pour nourrir le petit nombre est révoltant ; que nul ne travaille plus que pour lui-même, son plaisir et ses convictions, telle devrait être notre exigence. Et cette exigence est d’autant plus légitime que la robotisation réduit la masse de travail humain nécessaire, même à la production de la machinerie productive… Quand des robots fabriquent les robots qui travaillent à la place des travailleurs et des travailleuses, le temps vient pour les travailleuses et les travailleurs de travailler pour leur propre liberté, et non plus pour leur survie.

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