Vote du 13 février sur l'aide fédérale aux media : Pluralisme ou loi du plus fort

Imprimer

crise de la presse.jpgUn  "Appel Urgent" a été lancé, signé par de nombreuses personnalités politiques, majoritairement de gauche -mais pas exclusivement puisqu'on y retrouve notamment les signatures de l'ancien Conseiller aux Etats PLR Dick Marty et la magistrate de la Ville de Genève, et du Centre, Marie Barbey-Chappuis),  pour soutenir le projet du Conseil fédéral et du parlement, contesté par la droite politique et économique, d'aide aux media, sérieusement menacé d'être rejeté par le peuple le 13 février, du fait de la forte opposition qui s'y manifeste en Suisse alémanique et à droite, Verts libéraux exceptés (un sondage Tamedia du 28 janvier donne 56 % d'intentions de vote "non", malgré 52 % de "oui" en Romandie). L'enjeu est particulier pour les régions linguistiques minoritaires, d'où peut-être le meilleur soutien que le projet reçoit en Romandie : il s'agit en effet de garantir à toutes et tous une information sur ce qui se passe près de chez elles et eux. Les media locaux et régionaux, et les media associatifs, sont donc un "coeur de cible" du projet (un quotidien comme le "Quotidien Jurassien", tiré à 17'000 exemplaires, lu par 42'000 personnes et tirant les deux tiers de ces recettes des abonnements, pourrait, si le projet est accepté, engager quatre journalistes supplémentaires pour le développement de son offre multimedia). Depuis 2003, plus de 70 journaux ont disparu, la plupart étant des journaux locaux ou régionaux. Qui dès lors va informer leur lectorat orphelin de ce qui se passe chez lui ? CNN ? Les journaux qui survivent encore sont, à quelques exceptions près, menacés : "Le Matin" a disparu en édition papier... "le financement de médias privés par l'Etat est inutile et nuisible", n'en assènent pas moins les référendaires. En d'autres termes, moins choisis mais plus clairs et plus sincères : "laissez crever les media les plus fragiles, le marché reconnaîtra les siens". La loi du plus fort, en somme.

Défendre le débat démocratique, c'est aussi en défendre les moyens, les acteurs et les sites.

En vingt ans, depuis 2000, les recettes des quotidiens suisses ont fondu de 80 %, passant de deux milliards à 400 millions de francs, et la presse écrite a perdu les deux tiers de son chiffre d'affaire publicitaire. Cette évaporation de ressources frappe évidemment les media indépendants les plus fragiles, même si elle atteint aussi les grands groupes -mais eux ont les moyens de développer leurs offres numériques (notamment à destination d'un lectorat jeune -les plus jeunes sont, dans les sondages, les plus opposés au projet d'aide aux media). Et elle frappe plus la presse dite, par pléonasme, "papier". Or les Suisses sont de gros consommateurs de journaux imprimés, et la diversité de la presse est plus grande ici que dans la plupart des pays européens (le pluralisme linguistique n'y étant pas étranger). Plus grande, mais pas moins menacée.

La Confédération soutient déjà ses media privés, à raison de 136 millions de francs par an. C'est peu, et l'augmentation proposée, de 151 millions, n'est pas ébouriffante. La prise en charge des frais de distribution de la presse passerait de 50 à 120 millions (sans cette aide, l'affranchissement des publications envoyées sous enveloppe coûterait trois ou quatre fois plus cher...), trente millions seraient alloués aux media en ligne existants et à développer ou à créer,) 23 millions aux écoles de journalisme, à l'ATS, au Conseil suisse de la presse, et 28 millions supplémentaires, prélevés sur la redevance radio-tv, seraient alloués aux radios et télévisions privées.

Les soutiens proposés seront dégressifs en fonction de la taille des éditeurs (les petits en recevant proportionnellement plus que les grands, qui n'en recevraient que moins de 28%), et seraient (comme les soutiens actuels) totalement indépendants de la ligne éditoriale du journal (la "Weltwoche" comme "Le Courrier", d'entre les 170 publications qui en bénéficieraient...), de la radio ou de la télévision (34 stations locales), mais les media qui en bénéficieraient devront être payants (ce qui ulcère GHI...), s'adresser majoritairement à un public résidant en Suisse, et traiter de thèmes politiques, économiques et sociaux variés. Ces soutiens prendront fin après sept ans. C'est court, sept ans, et 151 millions de plus par an c'est peu, pour instaurer la dictature médiatique que feignent de craindre, et tentent de faire craindre, les opposants au projet, ne proclamant qu'"une démocratie vivante a besoin de médias indépendants", que pour grommeler en sourdine qu'un bon medium indépendant est un medium mort. Ou devenu dépendant des maîtres du marché médiatique. Et de la publicité, comme les journaux gratuits, dont on a peine a savoir s'ils opposent à cette aide pour de nobles raisons de principe, ou parce qu'ils n'en pourraient bénéficier.

Les media suisses bénéficient déjà d'une aide fédérale, et de l'apport publicitaire des annonces des communes, des cantons, de la confédération, des entreprises publiques : en sont-ils devenus si dépendants qu'ils en seraient asservis à l'Etat ? On ne sauve pas la liberté de l'information, de la presse et des media en privant la presse et les media des moyens nécessaire à la survie des journaux et des sites les moins rentables : le seul effet d'un refus des moyens supplémentaires qu'accorde à ce soutien le projet de loi soumis au vote serait de laisser sans résistance se poursuivre le processus de concentration des rédactions, de disparition des titres et de réduction du pluralisme des media et des opinions dans les media. Et donc de la réduction du débat démocratique, tel qu'il peut se mener sur du papier imprimé ou sur des écrans.

Défendre le débat démocratique, c'est en défendre les moyens, les acteurs et les sites.

 

Lien permanent Catégories : Médias, Politique, Suisse, votations 1 commentaire

Commentaires

  • "soutenir la diversité de la presse..." Parlons-en de cette diversité : si je prends les journaux numériques appartenant à Tamedia, que constaté-je ? L'actualité internationale est à 90% un copier-coller de l'AFP ou de l'ATS !!! Alors, une grande remise en question s'impose à Tamedia : ne faudrait-il pas plutôt se concentrer surl'actualité de proximité ??? ainsi économiserait-on pas mal d'argent. Il y a suffisamment de sites sur les réseaux sociaux qui traitent del'actualité internationale.

Les commentaires sont fermés.