De la politique culturelle en temps de pandémie

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falaise de livres.jpgPremière nécessité

La pandémie, et surtout les mesures prises pour la combattre (confinement, fermeture des lieux de spectacle, notamment) a provoqué une crise du secteur culturel qui n'a guère d'équivalent que celles provoquées dans par des guerres mondiales. Le président de la Fondation du Grand Théâtre de Genève résume : "La culture a été placée à un niveau inférieur aux biens de première nécessité. C'est très problématique, même d'un point de vue juridique, au nom de l'égalité de traitement. Or, à ce qu'on sache, aucun cluster ne s'est déclaré dans les lieux culturels lorsqu'ils ont rouvert l'automne dernier". Et, note Serge Regourd dans "Le Monde Diplomatique" de juillet, cette crise "ne constitue cependant que la mise en lumière d'une situation plus ancienne et de plus grande amplitude : celle d'une déliquescence des politiques culturelles depuis plusieurs décennies, et d'une perte de repères dans ce domaine par ceux qui nous gouvernent". L'auteur parle de la France -mais ce qu'il en dit ne vaut pas que pour elle : la place de la question culturelle dans les campagnes électorales est "réduite à la portion congrue, sinon au néant", et le contexte est "dominé par les logiques du management et la croyance aveugle dans les vertus du marché", mais aussi par une "dérive incontrôlée des médias de masse dans les flots du pur divertissement", une "révolution numérique" qui entraîne la "prévalence des algorithmes et de leurs recommandations". Fermez le ban, sonnez le glas pour la création culturelle... qui n'est pas un "bien de première nécessité"...

De la démocratisation de la culture à la démocratie culturelle

Serge Regourd, donc, prend dans "Le Monde Diplomatique" la France comme exemple de cette rupture, ou cette décadence, et compare la situation actuelle, et ce qui y tient lieu de politique culturelle, avec les programmes et les ambitions des deux grands ministres de la culture de la Ve République : André Malraux, bien sûr,  mais aussi Jack Lang, le premier incarnant le projet de démocratisation de la culture, et le second celui d'une démocratie culturelle. Lorsque se créée par décret le Ministère des Affaires culturelles, en juillet 1959, il lui est donné pour mission de "rendre accessibles au grand nombre les oeuvres capitales de l'humanité, et d'abord de la France" : c'est cela, la démocratisation de la culture -et cela ne concerne pas que le patrimoine culturel existant, puisque la politique culturelle impulsée par Malraux pendant ses dix ans de ministère est aussi celle d'un soutien à la création, laquelle accroît de ses produits le patrimoine à partager avec le "grand nombre". Douze ans après le départ de Malraux, Jack Lang arrive à la tête du Ministère de la Culture, dans le sillage de l'élection de François Mitterrand à la présidence de la République. Et on passe alors de la démocratisation de la culture à la démocratie culturelle, qu'un nouveau décret définit ainsi  en mai 1982: "permettre à tous les Français de cultiver leur capacité d'inventer et de créer, d'exprimer librement leurs talents". Le champ des activités reconnues comme culturelles s'élargit considérablement : on prend en compte des genres et des disciplines considérés jusqu'alors comme "mineurs" (la BD, le rock, le rap) et des domaines qu'on ne considérait même pas comme "culturels" : la gastronomie, la mode. Jack Lang proclame, au nom du gouvernement, "récuser, de manière totale, radicale et absolue, l'opposition entre ce qui serait, d'un côté, le grand art, la "grande ambition, la grande création, et de l'autre, la culture quotidienne".

Il y a en effet deux principes contradictoires à l'oeuvre dans, d'une part l'ambition de mener une politique culturelle et de l'autre sa rétraction dans l'indifférence, au nom du respect de la "diversité", aux contenus culturels. Au-delà de la différence entre le projet de Malraux et celui de Lang, entre un projet d'émancipation collective et un projet d'épanouissement individuel, les deux projets supposent une action collective qui, elle-même, suppose des choix politiques autant que culturels ("culture et politique s'entre-appartiennent", rappelait Hannah Arendt). La démocratisation de la culture selon Malraux comme la démocratie culturelle selon Lang supposent des actions éducatives permettant l'accès aux oeuvres, et donc des financements de ces actions -et du personnel nécessaire. Malraux est intimement convaincu que le rapport aux oeuvres est d'ordre charismatique et tient d'un choc esthétique individuel, mais Malraux créée des lieux et des institutions, les finance, décentralise les institutions culturelles, augmente le budget culturel de l'Etat.

Malraux et Lang défendent deux conceptions distinctes du rapport entre culture et démocratie; distinctes mais cohérentes entre elles, et exprimant chacune un vrai projet politique. C'est l'absence d'un tel projet qui va pourtant marquer les décennies suivant la fin du ministère Lang. On était, de Malraux à Lang, passé de la démocratisation de la culture à la démocratie culturelle, on devra ensuite se contenter de passer de l'exception culturelle à la diversité culturelle, conformément à la définition que donne l'Unesco de la culture : "l'ensemble des traits distinctifs spirituels et matériels, intellectuels et affectifs qui caractérisent une société ou un groupe social", ce qui "englobe, outre les arts et les lettres, les modes de vie, les façons de vivre ensemble, les systèmes de valeurs, les traditions et les croyances". Ainsi, l'excision, l'antisémitisme, le créationnisme, sont, incontestablement, des faits culturels. Doit-on pour autant considérer comme un "impératif éthique" de les préserver ? Et si tout est culturel (comme on disait en '68 que "tout est politique"), quel sens, quel contenu, quelle ambition peut-on bien donner à une politique culturelle ?  Au plus près de la "réalité du terrain", au plus trivial des critères, celui de l'effort financier, c'est bien de cela dont il s'agit, lorsque, comme en ce moment en Ville de Genève, les élues et élus municipaux examinent le projet de budget culturel de la commune.

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