Elections régionales en France : Retour de l'ancien monde et du vieux clivage

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Capture d’écran 2021-06-21 202516.jpgAvec une abstention massive à l'aune française (68 %), mais qui ne nous ferait guère en Suisse que sourciller  (il est vrai que nous votons tous les trois mois...), le premier tour des élections régionales françaises a donné la victoire aux "vieux partis" (Républicains, PS) et aux Verts, et défait les deux partis dont le candidat (Macron) et la candidate (Le Pen) sont toujours donnés par les sondages pour s'affronter à nouveau au second tour des présidentielles (quoique le score d'un Xavier Bertrand dans les Hauts-de-France puisse lui laisser espérer troubler le jeu, comme représentant de la droite républicaine, alors qu'il a quitté le parti supposé l'incarner). Ce n'était que le premier tour d'une élection à deux tours, mais son verdict est tout de même clarificateur : à la droite de la droite, le Rassemblement (ex-Front) National recule de près de dix points et n'arrive en tête, de justesse, que dans son bastion de Provence-Alpes,Côte d'Azur.  A droite, les Républicains reprennent des couleurs, comme, à gauche, les socialistes. Les Verts confirment leur ancrage dans le paysage politique, et les "Insoumis" de Mélenchon sont réduits au rôle de mouche du coche... Bref, l'ancien monde politique et le bon vieux clivage gauche-droite sont toujours bien là. Mais c'est surtout la force de l'abstention (la plus forte depuis l'instauration de la Ve République) qui a marqué. Le vote est un droit, pas un devoir, et l'abstention est donc, elle aussi, un droit, pas une désertion. Elle a sans doute des causes multiples : la coronapandémie, dont la France n'est pas encore sortie, si elle est sortie du confinement; l'impression (fausse) que des élections régionales sont des élections de second ordre et que seule compte, finalement, la présidentielle; la dépolitisation d'une partie sans doute majoritaire de la population, depuis la disparition des grandes figures politiques à la De Gaulle et Mitterrand et d'un parti de masse comme le PC; la conviction (pas dénuée de pertinence, dans un système aussi vertical que le système français) que "de toute façon, ils font ce qu'ils veulent... mais la multiplicité de ces causes, auxquelles il serait illusoire d'espérer répondre par le développement du vote par correspondance et par internet,  écrit bien le diagnostic d'un système institutionnel à bout de souffle, et du double échec de la prétention de Macron à le changer d'en haut et de la tentative de Le Pen de s'en dire en dehors tout en se "dédiabolisant" pour pouvoir y entrer... avec comme seul résultat (du moins pour l'instant) que celui de démobiliser son propre électorat et devoir le supplier de se rendre aux urnes lors du deuxième tour.

Ceux qui sont partout, l'élite, et ceux qui ne sont que quelque part, la plèbe

Nous sommes "face à un peuple qui n'a plus que la lutte comme horizon de résistance" (comme si la résistance n'implique-t-elle pas toujours la lutte...), déclarait en 2020 le démographe Emmanuel Todd... C'était optimiste, et Todd lui-même le savait, qui poursuivait, dans un entretien au "Temps" du 8 février 2020 : "les stratifications sociales d'hier ne fonctionnent plus. La petite bourgeoisie est naufragée. Le revenu baisse pour tout le monde, sauf pour les 1 % les plus riches. (...) la violence s'installe (...) le fait d'être diplômé, d'avoir fait des études supérieures ne garantit plus dans ce pays la sécurité matérielle et encore moins l'ascension sociale". On aurait presque envie de dire "tant mieux", si cela pouvait rebattre les cartes politiques et sociales" et de pouvoir dire avec Todd que : "la nation française, c'est la lutte des classes". De ces luttes de classes dont Marx fit un grand livre...

De la propension des Français à l'affrontement, Montaigne fit cette remarque désabusée :"Mettez trois Français aux déserts de Libye, ils ne seront pas un mois ensemble, sans se harceler et égratigner : vous diriez que cette pérégrination est une partie dressée, pour donner aux étrangers le plaisir de nos tragédies : et le plus souvent à tels qui s'énjouissent de nos maux, et qui s'en moquent". Avant, deux siècles plus tard, de s'en alarmer, quand les affrontements français accouchaient de pensées politiques nouvelles et finissaient en révolutions. Mais ceux de notre temps n'ont plus grand chose à voir avec ces inventions, et le désabusement y prend plus de place que la colère.

La Ve République française, comme d'ailleurs les quatre précédentes, est née dans la violence -non celle d'une révolution comme en 1792 ou en 1848, ou d'une défaite militaire comme en 1870, ou d'une guerre mondiale comme en 1946, mais d'une crise politique née d'une guerre coloniale et culminant dans une tentative de coup d'Etat en Algérie. La crise des "gilets jaunes" n'avait rien à voir avec ces accouchements dramatiques : "aujourd'hui, nous sommes plutôt dans une lente implosion du système démocratique" estime le politologue Bastien François. La Constitution gaullienne était moderne il y a soixante ans -mais soixante ans ont passé et la société a changé : les rapports entre générations, entre genres, entre dominants et dominés, entre l'Etat et le peuple n'ont plus grand chose à voir avec ce qu'ils étaient en 1958. Et les systèmes et les modes d'information non plus. Le système français, hypercentralisé, dominé par une "noblesse d'Etat" (l'expression est de Pierre Bourdieu) formatée par les mêmes grandes écoles qui produisent les directions des grandes entreprises, n'est plus "en phase" avec la société française. Et la révolte des "gilets jaunes" a rendu ce déphasage évident, et évidente sa profondeur, son extension à toute la société Le politologue Jérôme Fourquet résume : "les élites ont de plus en plus de mal à comprendre la France d'en bas", et en font de plus en plus sécession, de la "stratification éducative" (le choix des écoles) à la réduction de la diversité sociologique des grandes villes. Finalement, les élites françaises vivent "comme des touristes dans leur propre pays". On peut reprendre ici la distinction faite par l'Anglais David Goodhart, entre les "anywhere" et les "somewhere", ceux qui sont partout, l'élite, et ceux qui ne sont que quelque part, la plèbe (ceux qui ne sont nulle part, les exclus, sont hors champ). Et qui, dimanche, ne sont pas allé voter. Pour personne. Pas plus pour ceux qui se proclament leurs défenseurs, leurs porte-paroles, leur voix, que pour ceux qui les ignorent.

 

 

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Commentaires

  • Les écologistes marque le pas, c'est décevant pour eux, les socialistes résistent, le LFI s'enfonce,
    Quid de l'élection présidentielle, aucun des 3 partis ne peuvent prétendre jouer les leaders. Autre élément, les couches populaires ont tendance à moins voter que les autres, à l'inverse, les électeurs écologistes sont en général mobilisés, les écolos ont donc du soucis à se faire pour les présidentielles
    Ces élections ont foutu le bordel dans le camp de la gauche.

    Pour l'abstention, le seul remède est de donner du pouvoir au peuple via des referendum. Les gens n'ont plus envie de nommer un "chef", mais ont envie de participer directement dans la société. Mais les élus, politiciens serait contre, et c'est eux qui peuvent changer la constitution.
    Quant aux écologistes, ils sont certainement pour une république fortement centralisée, comme pour la gauche radicale, le pouvoir "absolu" est la seule façon pour eux, d'imposer toute leur idéologie.

    Quant à une prochaine république, le pouvoir "absolu" actuel des élus, est un frein à la transformation. Il faudra peut-être une révolte des classes moyennes pour que le peuple puisse obtenir le pouvoir de participer et non de subir une politique partisane pendant le mandat des élus.
    Les impératifs écologiques impopulaires vont peut-être terrasser cette république.

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