Revenu de base universel, le retour

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Capture d’écran 2021-04-28 023637.jpgA chacun selon ses besoins

En juin 2016, un-e votant-e sur quatre a approuvé en Suisse une initiative populaire instituant un revenu de base universel. L'initiative a certes été refusée, mais plus de 60 % des personnes interrogées dans le cadre d'un sondage gfs souhaitent que la discussion se poursuive. Après l'échec de l'initiative, une nouvelle initiative populaire pourrait être lancée, avec un projet comparable : l'instauration d'un revenu garanti à chaque résident, qu'il travaille ou non. Ce revenu serait financé par une taxe sur les transactions financières et les gains en capital. L'idée refait donc son chemin -à pas comptés, la crise sociale provoquée par les mesures de lutte contre la coronapandémie lui redonnant une actualité incontestable : en témoigne le projet du gouvernement espagnol d'instaurer les premiers éléments d'un revenu universel, en le réservant dans un premier temps aux personnes laissées sans ressources par la coronapandémie, et en le fixant aux alentours de 400 euros. En Finlande, un test auprès de 2000 personnes pendant deux ans a abouti au constat que les bénéficiaires du revenu minimum garanti avaient été plus nombreuses à retrouver du travail qu'un panel de chômeurs, qu'elles le conservaient et se disaient à la fois moins stressées et plus productives. Une expérience comparable devrait être tentée en Allemagne.

Le revenu universel, c'est la nouvelle forme que peut prendre la protection sociale

Le revenu universel, au fond, c'est une vieille revendication socialiste  (le premier programme du Parti socialiste suisse, en 1888, préconisait la libération des travailleurs du travail salarié) abandonnée par les socialistes dès le début de la construction de l'Etat social, et qu'il serait temps qu'ils reprennent, ou retrouvent quand d'autres qu'eux la proposent. Car le revenu universel, c'est la nouvelle forme que peut prendre la protection sociale : inconditionnelle, universelle, rationnelle. Et déconnectée du salariat. Et reconnectée au libre usage du temps. Et conforme au vieil objectif socialiste : "à chacun selon ses besoins"...Cette rupture, une partie de la gauche s'y refuse, alors même que les systèmes de protection hérités du long processus de socialisation du capitalisme montrent de plus en plus clairement leurs limites, leurs faiblesses -voire leurs nuisances : conditionnalité des aides, lien structurel avec le salariat traditionnel et incapacité de prendre en compte les nouvelles formes de salariat, ou de rémunération non salariale du travail, et plus encore du travail non rémunéré (qui constitue la plus grande part du travail effectivement fourni), contrôles tatillons, intrusifs et suspicieux sur les ayant-droit potentiels, fragilité des systèmes de retraite par capitalisation individuelle, tout devrait concourir à une remise en cause des systèmes de protection sociale hérités du XXe siècle. Mais cette remise en cause, que l'allocation universelle effectue en découplant radicalement le revenu du travail (au sens restrictif d'une activité productrice de marchandise), la gauche peine à s'y résoudre (la droite s'y refusant, ce qu'on comprend aisément, à l'exception de quelques cercles avant-gardistes en son sein, puisque depuis Adam Smith, sinon depuis Calvin, le travail rémunéré est une valeur cardinale ) -il est vrai que pour les marxistes, le travail est le moyen de l'émancipation du travailleur, et que pour les socialistes non-marxistes (y compris les libertaires) il est à la base de la construction, étape par étape, d'une société de travailleurs libres -une société où le travail resterait central, mais pas le travail rémunéré, Or, le revenu universel est précisément une rémunération du travail au sens de toute activité non professionnelle : associative, culturelle, domestique, formatrice. Et par ailleurs, une rémunération de l'existence sociale, remplaçant tous les minima sociaux disparates actuellement accordés, mais sans les réduire : le revenu de base doit permettre à lui seul de vivre dignement. Ainsi réduit-il la pauvreté, assure-t-il une meilleure rémunération des travaux les plus pénibles (en abolissant la contrainte de devoir s'y livrer pour assurer sa subsistance), abolit-il la stigmatisation de l'"assisté" (puisqu'à son aune, tout le monde est assisté), soutient-il les activités non marchandes (solidarité, création artistique). Quant au procès qui lui est fait de favoriser le dumping salarial, il est absurde : dès lors qu'un revenu suffisant pour vivre est garanti à toutes et tous sans même qu'elles et ils aient besoin d'un travail rémunéré, tous les salaires inférieurs à ce revenu garanti devront être augmentés si les employeurs veulent encore trouver qui que ce soit pour travailler pour eux. André Gorz voyait d'ailleurs, à raison, dans le revenu universel la possibilité donnée au travailleur de refuser un travail sous-payé, trop pénible ou dégradant.

Le revenu minimum est donc, aussi, un instrument du droit au travail -mais un droit au travail débarrassé de la mercantilisation du travail, puisque désormais indépendant du salariat, et d'un droit à un travail autonome, défini par celui qui le fait, non par celui qui le paie.

Quand on vous dit qu'elle est socialiste, cette idée de revenu minimum...

Commentaires

  • Plutôt que de fournir un revenu de base sous forme pécuniaire il faudrait mettre l'accent sur la gratuité des besoins de base, à définir, #santé #éducation #transport #habitat #alimentation #culture, prestations qui seraient protégées en tant que droits fondamentaux contre toute dépréciation monétaire par l'inflation, car, faut il le rappeler, en tandem avec les autres banques centrales, la Banque Nationale Suisse, conservatrice, a tout de même, multiplié par 8 sa masse monétaire depuis la dernière crise financière, donc l'inflation est à portée de main, primes maladie, transport, alimentation, loyers.

    Un éventuel complément futur à ces services minimum, à définir, déjà gratuits, sera décidé en fonction des gains de productivité futurs de l'économie dans son ensemble. Pour ce qui excède les besoins de base, un droit pour tout le monde, ce sera le marché libre comme d'habitude.

  • "Quand on vous dit qu'elle est socialiste, cette idée de revenu minimum..."

    Les trois petits points en disent long sur le doute. Et l'insistance de la paternité est suspecte. Mais peu importe de qui vient l'idée, elle est vraiment excellente.
    Sauf que...
    J'imagine la suite au niveau politique. Les partis n'ont plus vraiment de raison d'être alors ils vont s'inventer des querelles pour subsister. On va ergoter sur les montants, sur le financement, sur les bénéficiaires, sur les bases de calcul, etc.
    Bref, c'est pas demain la veille que les hommes recevront le minimum vital qui leur permettrait enfin de devenir créatifs et d'optimiser ce génie humain pour le mieux du plus grand nombre.

  • On va y arriver dans pas longtemps. Pas par bonté d`ame, mais par nécessité. Avec la mutation de l`économie vers la digitalisation, robotisation et autre intelligence artificielle, les emplois a temps partiels (et donc salaires partiels) vont se multiplier et de plus en plus de postes de travail vont simplement disparaitre. Ainsi, il faut presque deux fois moins de main d`oeuvre humaine pour fabriquer une voiture électrique qu`une voiture traditionnelle et avec l`automatisation a outrance (Tesla donne le ton dans son usine berlinoise), le bilan sera encore plus raide.

  • Juste une question; vous financez comment ce revenu de base universel ???

  • De la même manbière qu'on finance les dizaines de revenus compensatoires, partiels et conditionnels (des aides sociales à l'AVS en passant par les assurances chômage, accident professionnel, les allocations familiales, pertes de gain etc... : par des cotisations sur les revenus du travail (car on continuera à travailler) et par l'impôt direct... le revenu universel, pour autant qu'il soit suffisamment élevé pour couvrir les besoins essentiels, remplace tous les revenus partiels qui lui sont inférieurs -et donc bénéficie de tous leurs financements...

  • Faut-il être grand sage pour comprendre que le travail c'est fini. F-I-N-I.
    La machine fait déjà à peu près tout mieux pour presque rien et travaille en permanence.
    L'homme n'est certainement pas fait pour travailler, même s'il l'a cru un moment et qu'il a valorisé cette attitude.
    Donc la question du financement reste pleine et entière car les impôts ne rapporteront que pouic.
    Et il sera quasiment impossible de les augmenter.
    Faudra donc trouver autre chose. Et l'idée qui se pointe depuis un moment déjà, c'est la taxe sur les transactions financières. Un tout petit pourcent de rien du tout qui ferait des miracles.
    Et cette fois, ceux qui sont derrière l'idée semblent avoir les moyens de leurs ambitions.
    https://microtaxe.ch/

  • Oui, j'auraqis du distinguer l'impôt "habituel" (sur le revenu et la fortune) et les taxes (la TVA et la taxe sur les transactions financières que vous évoquez), j'ai généralisé en ne parlant que de l'impôt. Mais s'il est vrai qu'un impôt sur le revenu du travail est, à terme, condamné, un impôt sur les bénéfices des entreprises qui en font, même sans travailleurs, une taxe sur les transactions financières, un impôt sur la fortune, et l'impôt sur la consommation, ne sont pas menacés...

  • Les problèmes les plus importants posés par le revenu de base universel ne sont à mon avis pas économiques, mais psychologiques.
    La derniers hommes à avoir connu quelque chose de semblable, sont les chasseurs-cueilleurs, qui en temps ordinaires pouvaient se nourrir grâce à un nombre assez faible d'heures de "travail" (chasse et cueillette) tout en bénéficiant du revenu de la communauté, distribué à parts plus ou moins égales.
    Vivant en groupes, sans la bénéfice/malédiction d'aucune technique sauf celle que leur savoir faire manuel et intellectuel pouvait leur offrir, ils avaient la capacité de meubler les heures "creuses" sans aucun des instruments qui ont pour inconvénient l'asservissement des cerveaux, si ce n'est peut-être le recours occasionnel à des drogues.
    Sauf sur ce dernier point, nous risquons de nous trouver face à des difficultés psychiques qui rappelleraient les 200 jours fériés d'une Rome en déclin, avec sa distribution de grains et ses jeux du Cirque.
    J'ai en effet quelque peine à imaginer qu'une transition relativement rapide vers les activités "créatrices" de chacun puisse se faire sans dommage.

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