Journée mondiale des réfugiés ou de l'oubli des réfugiés ?

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A l'urgence climatique, à l'urgence sociale, à l'urgence sanitaire, s'ajoute une urgence humanitaire et solidaire

Demain, 2 Messidor, nous célébrerons la journée mondiale des réfugiés. Des réfugiés ou de l'oubli des réfugiés ? "La situation humanitaire est, en ce mois de juin 2020, toujours aussi tragique dans les camps de réfugié∙e∙s des îles grecque", rappelle Amnesty International : 32'500 demandeurs d'asile y sont entassés dans des conditions précaire, pour une capacité cinq fois moindre. Et le gouvernement conservateur, qui a choisi une ligne dure (aux migrants), veut en fermer plusieurs.  Amnesty invite la Suisse et l'Europe à prendre des mesures urgentes et à mettre en œuvre une solution européenne fondée sur la solidarité, et les autorités suisses  à prendre, dès maintenant, les mesures nécessaires pour qu'un large contingent de personnes en quête de protection puisse être admis le plus rapidement possible en Suisse. Le 23 juin, Amnesty International, l’appel de Pâques et la Charte de la migration remettront conjointement deux appels et une pétition, demandant à la Suisse d’accueillir des réfugié∙e∙s provenant des camps grecs. A l'urgence climatique, à l'urgence sociale, à l'urgence sanitaire, s'ajoute une urgence humanitaire et solidaire. Plus d'infos ici : https://extranet.amnesty.ch/fr/sengager/autres-actions/action-journee-mondiale-des-refugie-es-2020

Un jour par an pour les réfugiés, 364 jours par an contre ?

Le nombre de demandes d'asile en Suisse (comme dans les pays de l'Union européenne) baisse et le nombre d'arrivées irrégulières est au plus bas depuis 2014, sans que l'on sache pourquoi -sinon que ce n'est pas la coronapandémie qui en est responsable, puisqu'il baissait depuis des années avant sa survenue,.  On sait également que cette baisse n'est pas due à une amélioration de la situation dans les pays de départ des réfugiés. Peut-être n'est-elle due qu'à la fermeture de certaines routes d'accès à l'Europe (et donc à la Suisse), dont la route des Balkans. Et il est possible que nombre de migrants qui auraient demandé l'asile n'en font plus la demande et se résignent à n'être que des clandestins, des illégaux. "Pour l'heure, l'Europe affronte le problème avec la seule perspective de fermer les frontières", constate le juriste italien Fulvio Vassallo, qui ajoute que "ça n'a pas d'autre effet que d'augmenter le nombre de morts en mer" : en quatre ans, de 2014 à 2017, au moins 13'500 personnes se sont noyées en Méditerranée, selon les chiffres du HCR -qui ne tiennent évidemment pas compte de ceux dont on n'a jamais trouvé trace, et dont on ne savait même pas qu'ils avaient tenté la traversée où ils ont trouvé la mort.

La crise sanitaire a aggravé celle de l'asile -non telle qu'elle est perçue par une partie de l'opinion publique, et instrumentalisée par certains gouvernants, comme une "invasion", mais telle qu'elle est : ravageuse pour les réfugiés, les migrants eux-mêmes : le corps médical et le matériel médical ont été réquisitionnés pour lutter contre le virus et soigner celles et ceux qu'il affecte, les ports maltais et italiens ont été fermés aux bateaux de sauvetage comme à tous les autres, les ONG manquent de personnel... l'exode, pourtant, continue, dans l'indifférence générale. L'Organisation internationale des migrations (OIM) rappelle que les conditions de vie des internés en Libye sont désastreuses, marquées par les violences physiques, psychiques, sexuelles, et qu'aucun organisme international ne peut se rendre dans les camps de concentration (au strict sens du terme) des migrants que l'Europe refuse.

Face aux migrants (on écrit "face" puisqu'ils sont considérés comme une menace...), la Suisse compte sur l'Europe pour prendre en charge les migrants, et l'Europe, dont les Etats membres ont rejeté en 2019 les deux tiers des demandes d'asile qui ont été déposées) compte sur les pays extra-européens de départ ou de transit des migrants (la Turquie, la Libye) pour les stocker en les empêchant de partir. Quitte à fermer le yeux sur les conditions calamiteuses de ce stockage d'humains. En Suisse, on s'active pour appliquer l'accord de Dublin et transférer dans les pays de "premier accueil" les requérants dont on ne veut pas. En 2017, la Suisse n'avait ainsi traité que 2,7 % des demandes d'asile déposées en Europe (au sens large), le deuxième taux le plus bas depuis 1989... En décembre dernier, le Conseil fédéral ouvrait une consultation sur la participation de la Suisse à la constitution d'un corps de garde-frontières et de garde-côtes au sein  de Frontex, l'agence européenne qui "protège" l'Europe de Schengen des migrants -puisqu'il faut paraît-il l'en protéger (heureusement pour nous que Tonton Neanderthal n'a pas eu pareille idée). Il s'agit de constituer un corps de 10'000 agents, devant être opérationnels en 2027, de financer Frontex (de 25 millions en 2020 à 83 millions en 2027) et d'y détacher du personnel (de 58 personnes en 2021 à 75 personnes en 2027). Ce personnel aura un pouvoir d'exécution : il s'agira bien de contribuer à repousser les requérants d'asile qui n'emprunteraient pas les voies légales, de plus en plus étroites. Or la Suisse étant située là où elle l'est, la majorité de requérants d'asile en Suisse arrivent à ses frontières, voire les passent, par des moyens illégaux. Pour autant, aucune sanction pénale ne peut être prononcée contre eux pour ce seul motif, du moins si après être entrées illégalement en Suisse elles se présentent aux autorités : le principe de non-refoulement est en effet fondamental, et déléguer des compétences de l'Etat à une agence supranationale (Frontex) ne libère pas l'Etat de l'obligation de respecter ses propres principes fondamentaux, qu'ils soient consacrés par sa constitution ou un traité international (en l'occurrence, la Convention de Genève sur le statut des réfugiés).

"La frontière de l'Europe n'est pas en Méditerranée, mais au sud du Sahel",  déclare le "ministre des Affaires étrangères" de la Commission européenne, Josep Borrell, qui plaide pour "élaborer des politiques de migrations régulières", car même si "la migration affole en Europe car elle est perçue comme un phénomène qui échappe au contrôle", on ne pourra pas "l'interdire". D'autant moins que "la première destination des migrants d'Afrique, ce sont d'autres pays africains", qu'il faut "aider" à recevoir les migrants. Et Josep Borrell de rappeler que "les Européens ont migré massivement vers d'autres parties du monde parce qu'il y avait chez eux des surcroîts de population" mais que désormais "le surcroît est ailleurs, tandis que nous sommes (en Europe) une société vieillissante". Ce raisonnement utilitaire, et tout sauf solidaire, est au coeur du "pacte migratoire" que la commission européenne va proposer aux Etats membres pour sortir de l'impasse où le manque de solidarité entre eux -pour ne rien écrire de la solidarité avec les migrants- a englué l'Europe, au grand plaisir de quelques dirigeants prospérant sur leur refus d'accueillir des migrants, même s'ils sont demandeurs d'asile. Les divergences portent sur l'accueil des demandeurs, les règles nationales sur l'asile, l'application du règlement de Dublin (qui oblige le pays d'entrée du migrant à se charger d'instruire son dossier), sur les procédures de débarquement des migrants secourus en mer. En clair, elles portent sur à peu près tout. Le projet de "pacte migratoire" considère, à raison, que la migration restera un phénomène durable, mais parfaitement gérable par l'Europe (les ressortissants de "pays tiers", autrement dit d'Etats non membre de l'Union Européenne, de l'AELE ou de l'Espace Schengen, ne représentent que 4,4 % de la population de l'Union), si elle est capable de se doter d'un système "efficace et résilient", mais surtout qui soit commun à tous ses Etats membres, actuellement divisés sur la question en trois groupes contradictoires : ceux d'Europe centrale (le "groupe de Visograd) qui refusent d'accueillir tout étranger issu d'un "pays tiers", ceux (la France, l'Allemagne, le Portugal, l'Espagne l'Irlande, la Suède, le Luxembourg) qui sont prêts à ouvrir une discussion sur une politique commune et une responsabilité d'accueil partagée entre tous les Etats de l'Union, et qui ont accueilli 90 % des "réinstallations" depuis cinq ans. Sauf que comme elle ne peut pas forcer les récalcitrants à accueillir des migrants dont ils ne veulent pas, elle se contentera sans doute de les faire contribuer financièrement à l'accueil assumé par d'autres.

Tel est donc l'état du débat sur la politique d'asile européenne (et suisse : nous sommes dans Dublin, dans Schegen et dans Frontex...). On cherche une morale à cette navrante histoire, on n'en trouve pas. Mais on rappelle tout de même que demain, c'est la journée mondiale des réfugiés. Un jour par an, cela ne dit-il pas éloquemment l'attention qu'on leur porte les 364 autres jours ?

 

 

Commentaires

  • Et si on faisait un referendum pour que les choses soient claires ?

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