Pétrole maudit !

Imprimer

dimanche sans voiture.jpgLe baril de brut à zéro dollars ? on va pouvoir s'en regoinfrer...

Mardi matin, le prix du baril de brut WTI américain livrable en mai est carrément passé en-dessous de zéro à New York : Les traders offraient jusqu'à 40 dollars pour qu'on les débarrasse du brut dont ils ne savaient pas quoi foutre, ni où le stocker, tellement l'offre dépasse la demande : les terminaux de stockage sont pleins, et leur location coûte un saladier. Pour le brut livrable en juin, le prix atteignait seulement dix à douze dollars le baril à New-York, vingt dollars à Londres pour le Brent de le Mer du Nord. Avant la pandémie, la planète cramait 100 millions de barils par jour. Depuis, la consommation s'est effondrée : 40 % de moins au plan mondial (avec des mesures immédiatement perceptibles :  deux tiers de circulation en moins sur l'autoroute Genève-Lausanne la semaine, 85 % de moins le dimanche, entre 50 et 80 % de moins de demande dans les stations-service). Mais la production, elle, a continué à 88 % de ce qu'elle était. Et comme la demande s'est effondrée, les rares  lieux de stockage qui restent disponibles se louent quarante fois plus cher qu'à fin février. Que faut-il craindre le plus ? que cette crise de la consommation perdure et mette en danger l'industrie pétrolière, les grandes compagnies, et les pays dépendant du pétrole pour leur balance économique (l'Algérie, le Nigéria, le Vénézuéla), voire la politique pétrolière de Trump basée sur l'extraction (fort onéreuse) de l'huile et du gaz de schiste par des compagnies très endettées (elles avaient émis des obligations pourries, très rentables quand tout va bien mais calamiteuses quand en temps de crise) ? ou, au contraire, qu'une fois la pandémie maîtrisée, la goinfrerie de carburants fossiles reprenne*, et avec elle la dégradation environnementale qu'elle implique et provoque ?

Pour un changement aussi radical que possible et aussi profond que nécessaire...

Donc, nous annonce le Secrétariat d'Etat à l'Economie, la Suisse va vivre sa pire crise économique depuis le "choc pétrolier" de 1973-5 (on s'attend à un recul de 6,7 % du PIB suisse, le coût des restrictions d'activités est de cinq milliards par semaine pour l'économie, et l'épidémie pourrait coûter 70 milliards aux caisses fédérales). Le choc pétrolier d'il y a un demi-siècle ? une belle et bonne crise économique provoquée par une crise pétrolière, elle-même provoquée par une coalition de pays exportateurs décidant d'une brutale augmentation des prix avait fait germer une brassées d'idées tout à fait réjouissantes, aux fins d'économiser du carburant : "on a pas de pétrole, mais on a des idées" clamait-on en France...  Qu'en est-il resté, de ces idées, une fois les prix du pétrole ramenés au supportable ? Vous vous souvenez des "dimanches sans voitures" ? combien de temps en a-t-on bénéficié  ? le temps d'un soupir d'aise devant des rues peuplées d'enfants et des autoroutes sur lesquelles passent des calèches... Hier, on n'avait pas de pétrole,mais des idées, aujourd'hui on a trop de pétrole, et toujours des idées. On avait même promis qu'on allait les réaliser, ces idées, les concrétiser... A sa manière brutale, le Covid en a rendu quelques-unes inévitables, mais à un coût social qui menace d'être exorbitant : "des pans entiers de l'économie (s'effondrent) mais il en résulte une amélioration saisissante de la qualité de vie et d'environnement", note le sociologue Vincent Kaufmann : "nous vivons la concrétisation d'une vie urbaine débarrassée du vrombissement constant du trafic"*. Cette vie urbaine ne vivra-t-elle que le temps d'une trêve ? A noël 1914, sur le front français, les soldats qui se massacraient depuis des mois ont cessé de se massacrer pendant quelques heures... avant d'être contraints de s'y remettre. 

"En peu de jours, l'Etat a réalisé ce qu'il peinait à faire durant des décennies : mettre au centre de son action, non pas l'écoute excessive des lobbies, mais la primauté de la santé publique." écrivait René Longet, dans la "Tribune de Genève" du 21 avril... Et le philosophe politique Jean-Claude Monod observe que "ce que les critiques du productivisme industriel n'ont jamais réussi à imposer, l'épidémie l'a fait : elle entraîne des décisions auparavant inimaginables, empêchées par l'invocation systématique des dogmes libéraux, en particulier sur la dette publique et la réduction des déficits. (...) Nous découvrons que certains programmes peuvent être lancés quel qu'en soit le coût économique, et d'autres activités restreintes, parce que c'est impératif. Il s'agit là d'un précédent que les défenseurs de la transition écologique n'oublierons pas : en période d'urgence vitale, le pseudo réalisme économique vole en éclat".   il aura fallu une pandémie pour cela... mais pas de réjouissances prématurées, camarades : les lobbies tonnent depuis des jours pour qu'on fasse repasser la santé publique après les profits privés et  le pétrole avant le climat... et Le PLR dit sa déception de ne pas voir tous les magasins ouverts tout de suite, veut baisser les impôts et déréguler... la routine, quoi...

Les nécessités d'une réponse urgente à une pandémie ont forcé les gouvernements, de droite comme de gauche à des politiques dont la plupart d'entre eux ont une furieuse envie de se défaire le plus vite possible (et pas aussi lentement que nécessaire). Et derrière eux, on entend déjà saliver des forces économiques et des lobbies qui n'attendent qu'une chose : qu'au nom de la "relance", on tire un trait sur les bonnes intentions environnementales d'avant l'épidémie. Et plus localement, sur les beaux projets de soutien à la mobilité douce et aux transports publics. Et sur le développement des marchés à la ferme. Et sur les solidarités spontanées. Qu'en restera-t-il une fois le confinement levé, les frontières rouvertes et tous les magasins prêts à tout vendre à tout le monde ?

Sans doute la relance de l'économie sera-t-elle plus lente, plus difficile, plus coûteuse que ce que l'on espère. Et sans doute aussi ne se libérera-t-on pas avant des mois de la menace sanitaire (on s'attend même à une deuxième vague d'épidémie), et donc du confinement partiel et des restrictions d'activités économiques. Le temps que cela nous donne peut ne pas être seulement un temps de respiration. D'autant que si nous, ici, respirons mieux, ailleurs des choix politiques, économiques et sociaux déjà criminels avant l'épidémie se radicalisent encore à sa faveur, comme au Brésil, où la déforestation de l'Amazonie s'accélère et où place désormais la menace d'une véritable extermination des peuples indigènes par la contagion d'une maladie contre laquelle ils ne disposent d'aucune défense immunitaire. Mais à nous, ici, la suspension de la frénésie consumériste et des déplacements browniens offre plus qu'un repos : le temps nécessaire pour peaufiner une "reprise" qui ne soit pas un retour en arrière. Après tout, c'est bien dans les périodes des crises les plus profondes que les projets politiques les plus justes ont été pensés, pour être réalisés ensuite : le New Deal pendant la Grande Dépression, l'Etat social pendant la Guerre Mondiale... comme le suggère Jean-Claude Monod, "il n'est pas interdit d'imaginer que quelque chose d'analogue se produise demain", face aux urgences climatiques et sociales. Pour un changement aussi radical que possible et aussi profond que nécessaire...

* Une pétition a été lancée contre les aides pour l'aviation sans objectifs climatiques. On peut (on doit...) la signer sur https://www.actif-trafic.ch/petition/petition-non-aux-aides-de-letat-pour-le-secteur-aerien-respect-des-objectifs-climatiques

Les commentaires sont fermés.