Une prison bourrée de gens qui n'ont rien à y faire : Champ dolent

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535821_10200477848260781_133771011_n.jpgFin 2010 déjà, 800 personnes étaient détenues à Genève dans les divers lieux voués à cette haute fonction : Champ-Dollon, la Pâquerette, le quartier cellulaire de Belle-Idée, Favra, le Vallon, Riant-Parc. la Brenaz, Villars, Montfleury, Frambois et les « violons » du Palais de Justice. Deux ans et demi plus tard, ce nombre total de détenus dans toutes les prisons genevoises était dépassé par la seule prison de Champ-Dollon.... et le bâtonnier de l'Ordre des avocats genevois, François Canonica, constate comme nous qu'une partie des personnes qui se trouvent à Champ-Dollon n'ont « rien à y faire ». De l'aveu même du département de la Sécurité, un détenu de Champ-Dollon sur huit (12 % du total des détenus) est entré en prison en avril pour le seul motif de «séjour illégal» en Suisse. Autrement dit, pour punir quelqu'un de séjourner illégalement en Suisse, on l'oblige à séjourner légalement à Genève. L'intelligence de la politique carcérale genevoise saute aux yeux, quand Champ-Dollon devient un champ dolent.

 

Arrêter celui qui ne veut pas « arrêter d'arrêter »...

Douze pourcent des détenus incarcérés à Champ-Dollon en avril l'ont donc été pour le seul motif de leur séjour illégal en Suisse. C'est autant que les personnes incarcérées pour vol, deux fois plus que celles incarcérées ou dommage à la propriété ou violation de domicile, quatre fois plus que pour brigandage, douze fois plus que pour des délits d'ordre sexuel (viols, pédophilie). Et on peut ajouter à ces 12 % de détenus qui n'ont rien à faire dans une prison préventive, les 2 % qui y sont pour convertir des amendes en jours de prison... Pierre Maudet, à propos de la surpopulation de Champ-Dollon déclarait fièrement dans Le Matin Dimanche : «Je ne vais pas arrêter d'arrêter» sous prétexte qu'il y a trop de monde en prison et qu'on y met des gens qui n'ont pas à y être... Est-ce que quelqu'un pourrait expliquer à Maudet qu'il n'est ni policier, ni juge, ni procureur, mais Conseiller d'Etat, qu'il n'a donc à arrêter personne, et qu'on ne lui demande que de faire son boulot ? Et que son boulot n'est pas de bourrer les prisons jusqu'à ce qu'elles explosent ?

Au lendemain d'une manifestation des gardiens de Champ-Dollon, protestant contre leurs conditions de travail, la section genevoise de la Ligue des Droits de l'Homme a opportunément rappelé aux « décideurs » politiques incapables de décider autre chose que la construction de nouvelles prisons, qu'il existait d'autres sanctions pénales que l'emprisonnement, et que la surpopulation carcérale pouvait être évitée si ces sanctions alternatives étaient appliquées, rien ne justifiant qu'elles ne soient pas (sinon la tentation de caresser dans le sens du poil l'humeur «sécuritaire» de l'opinion publique). La Ligue a également rappelé qu'il était « inadmissible, que ce soit sur un plan éthique, juridique ou pragmatique » que Champ-Dollon, prison préventive, soit utilisée comme centre de rétention d'étrangers en situation irrégulière. Alors, quand Pierre Maudet assure (dans Le Temps, cette fois) vouloir «travailler sans tabou» pour résoudre le problème de la surpopulation de la prison de Champ-Dollon, on a comme un ldoute : « sans tabou », vraiment ? Alors il va peut-être renoncer à la bourrer de gens qui n'ont rien à y faire, la prison? Non. Faut pas pousser. Sans tabou, mais pas sans calcul, le Maudet, à quelques mois des élections : vider la prison de ceux qui n'ont rien à y faire, c'est pas porteur. Ce qui est porteur, c'est d'y enfourner un maximum de gêneurs. Et d'en construire de nouvelles, des prisons. Des tas de nouvelles. Qu'on pourra bourrer à leur tour... Aux matons, Maudet dit « partager leur désarroi». Il peut, il en est en grande partie responsable. Et ce partage-là est de toute façon moins périlleux que celui de leur quotidien.
Plus de 170 gardiens ont protesté le 8 avril devant Champ-Dollon, puis devant Favra, contre la surpopulation de la prison et la détérioration de leurs conditions de travail, devenues inacceptables. La manifestation des gardiens a été suivie d'une manifestation d'une cinquantaine de détenus, qui ont refusé de regagner leurs cellules après le repas (pris dans le couloir de leur quartier) -et il aura fallu faire intervenir la gendarmerie pour ramener le calme. « ça va devenir invivable en cellule quand il fera chaud », préviennent les gardiens. A six dans des cellules prévues pour trois, à trois dans des cellules prévues pour un, en effet, les détenus ne vont pas rester calmes longtemps. « L'office de la détention est incapable de prendre les mesures qui s'imposent (...) et les promesses du magistrat Pierre Maudet rendent les fous joyeux » a déclaré le président du syndicat des policiers et des gardiens de prison. Mais on attend peut-être que les « fous joyeux » deviennent gardiens de fous furieux pour commencer à se dire qu'une politique pénitentiaire ne peut pas se résumer à un jeu de chaises musicales dans les institutions carcérales et l'Office de la détention (on vire, on suspend, on déplace, on nomme pour ensuite dégommer...) et à la fabrication d'une cocotte-minute à Champ-Dollon.

Il commence à être temps d'arrêter celui qui ne veut pas « arrêter d'arrêter »...

Lien permanent Catégories : Genève, Justice 6 commentaires

Commentaires

  • La cocotte minute ne se prépare pas là.
    Elle commence sa fabrication avec des parents qui laissent tout faire, qui pensent que leurs enfants sont rois, que les enseignants sont nuls et que lorsqu'ils ne font pas ce qu'eux veulent on envoie les avocats.

    A Genève, cette boîte de pandore à été ouverte par l'un des vôtres qui a toléré qu'un avocat s'introduise dans l'école, tel le loup dans la bergerie, pour défendre un vulgaire plagiaire.

    Tant et aussi longtemps que l'on ne remet pas un minimum de discipline à l'école, au collège et ailleurs dans les espaces publics, la situation continuera d'empirer.

    De nombreuses pistes ont été explorées, dont celle dite des "grands frères". sans succès réel, alors même que cette forme de résolution des conflits est particulièrement attentive aux causes sociales de la petite délinquance.

    Nous sommes face à un réel problème sociétal et il n'est, de façon très regrettable, pas possible d'éviter la case prison pour certains puisque la case retour est maintenue soigneusement fermée par leurs pays d'origine.

    Certes la prison n'est pas une solution, mais le laisser faire non plu.

    J'aimerais bien lire ou entendre vos solutions face à cette problématique.

    cordialement,
    Patrick Dimier

  • Témoignage d'Alain H., maton – dans le Journal de Bruno des Baumettes :


    "Qu’un surveillant donne une baffe suite à un comportement indélicat, ou bien une insulte, cela peut se comprendre. Mais que cinq ou six gardiens en profitent pour venir donner des coups de pieds sur un détenu déjà à terre cela m’a toujours écœuré.

    "Encore aujourd'hui je reste dégoûté de la lâcheté des comportements de mes collègues qui frappent des types sans défense.

    "De tels comportements ne sont malheureusement pas rares. J'en ai vu aussi bien à Fleury-Mérogis qu'aux Baumettes. C'est là d’ailleurs où j’ai connu le pire. …"

    Lire la suite : http://brunodesbaumettes.overblog.com/paroles-de-maton

  • N'y avait-il donc pas de délinquance, ni de criminalité, du temps où les parents ne laissaient pas faire grand chose, où la discipline régnait à l'école, que nul ne contestait les enseignants ?

  • J'apprécie votre réplique mais elle ne donne pas de réponse.

    Ce qui intéresse les citoyens, au-delà de votre citrique qui est pour partie fondée, est de connaître votre ou vos solutions.

    Il ne suffit manifestement pas de dire que la délinquance existait il y a 30 ou 40 ans pour que votre réplique soit pertinente sur le fond.

    Ce qui, en revanche, est manifeste c'est la précocité des actes gratuits et de ces incivilités qui nous pourrissent la vie.

    Vous me permettrez de rappeler que si de tous temps la délinquance a existé, elle s'est accrue au cours des vingt dernières années. ce n'est pas une critique mais un constat.

    Je vous remercie de votre réplique et j’attends avec intérêt votre réponse.

    cordialement,
    Patrick Dimier

  • Il est vrai que ma réplique ne donnait pas de réponses, mais j'étais entre deux séances du Conseil Municipal, écosystème peu propice à la réflexion intelligente... j'y reviendrai, parce qu'en effet, le débat vaut la peine d'être mené. quelques remarques en passant, cependant :
    - ce n'est pas d'il y a 30 ou 40 ans que la délinquance existe, mais depuis qu'il y a des prescriptions sociales (légales ou non) qui définissent ce qui est "permis" et ce qui ne l'est pas. Mais je me dis que la délinquance d'aujourd'hui est fort bénigne si on la compare à ce qu'on sait de la délinquance au début du siècle passé (pour ne rien dire d'avant) : on se tue moins, on se viole moins, et des crimes commis auparavant sans aucune sanction sont aujourd'hui dénoncés et sanctionnés...
    - je ne crois pas non plus que les incivilités soient plus précoces (je me suis retrouvé à "La Clairière" il y a 40 ans, entre jeunes garçons précisément coupables de ce genre d'incivilités (voire pire). Je crois en revanche que notre tolérance à ces actes est bien plus basse : ce qu'on supportait dan s les années cinquante, soixante, septante, on ne le supporte plus...
    - enfin, ce n'est pas la délinquance et la criminalité qui ont augmenté, c'est leur prise en compte. Il n'y a pas de statistiques des actes délicteueux et criminels, il n'y a que des statistiques de tels actes dénoncés à la police et à la justice.
    Maintenant, tout cela ne répond évidemment pas à la question : par quoi remplacer la prison puisque vous (c'est-à-dire moi) voulez la supprimer (ou ne la garder que pour ceux dont la présence hors de prison est un danger pour les autres -ce qui n'est évidemment pas le cas des étrangers en situation irrégulière punisd pour cette seule raison...)

  • je savais pas que le système judiciaire suisse était aussi dur

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