La pierre et le vent, 3 juillet

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Camarade (puisque c'est ainsi que tu d'adresses à moi (https://causetoujours.blog.tdg.ch/archive/2012/07/01/la-pierre-et-le-vent.html#more), en me vouvoyant -permets moi de te tutoyer : là où je suis, je n'ai plus grand souci des convenances),


Netchaev.jpgVous me proposez de me libérer, mais pourquoi ? Tu me dis que vous avez besoin de moi. Mais pourquoi faire, puisque tu me dis aussi que, m'ayant libéré, si vous y arrivez, vous ne pourrez plus rien faire d'autre qui vaille, et que vous n'avez plus de force que pour me faire évader ou le tuer, lui. Admettons que vous me fassiez sortir d'ici... et ensuite, quoi ? Vous me voyez en fugitif éternel, ou en exilé ratiocinant dans un café de Genève devant d'autres exilés ? Ou alors, comptez-vous sur moi pour rassembler les lambeaux épars de votre organisation démantelée, et en refaire une organisation nouvelle ? Tu as oublié ce que vous disiez de l'organisation que j'avais constituée ? Les condamnations que vous aviez portées contre moi ? Et tu voudrais que je refasse ce que vous m'aviez reproché de faire ? Ou alors, rêvez-vous que je sois devenu autre que celui que j'étais ? Que la prison m'ait changé au point de me faire vous ressembler ? La prison ne m'a pas changé. Ou alors, en pire. Elle m'a tassé, m'a concentré, m'a densifié. Je ne suis pas devenu ce que vous êtes, d'incorrigibles romantiques, comme le Vieux... je n'ai gagné ici qu'un peu plus de fureur, de haine, de mépris. Je n'en manquait pas -et c'est justement ce qui en moi vous révulsait. Cela ne vous révulse plus ? Vous devriez craindre ce que je serais dehors, plutôt qu'envisager me faire sortir. Je ne me donnais déjà pas beaucoup de limites avant de me retrouver ici -je ne m'en donne plus du tout. Je n'ai plus que celles que la prison m'impose -ses murs, ses règles, son temps... Je voulais poser des bombes, j'en suis devenu une...

Il va falloir me convaincre d'accepter que votre chant du cygne soit de me sortir de mon trou, plutôt que d'expédier le satrape dans le sien. Et me convaincre ne sera pas facile : les années de prison ne rendent guère conciliant.

Tu me demandes de vous donner de mes nouvelles ? Je vous en donnerai. Mais il n'y a guère à dire. Et puis, qu'attendez-vous de recevoir ? On m'a enterré vivant... Je suis donc en vie. Et même enterré, je suis debout.

Quant à vous, tenez bon...

Salut et fraternité
S.

 

P.S. Me trompai-je en te devinant comme une femme ? Il n'y en avait pas dans notre maigre organisation. Nous en avions peur, ne leur faisions pas confiance. Nous avions tort. Il faut l'avouer : nous les connaissions mal -et ce n'est pas là où je gît que mon ignorance peut se soigner...

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