A propos d'« Operation Libertad » de Nicolas Wadimoff

Imprimer

La tentation terroriste, sans nostalgie

Aujourd'hui sort à Genève le film de Nicolas Wadimoff, «Operation Libertad», dont « Le Temps » nous dit qu'il « se souvient avec nostalgie de la fin des années 70 », en mettant en scène un groupe révolutionnaire genevois, microscopique comme nous en connûmes, et dont le nom même (« Groupe Autonome Révolutionnaire ») nous rappelle quelque chose sans, vraisemblablement, que le cinéaste sache que ce nom fut réellement porté par une faction tentée par ce qui aurait pu ressembler à du « terrorisme » si nous n'avions eu la chance d'être trop vélléitaires pour succomber à cette tentation. Nous n'avons pas (encore) vu le film de Wadimoff. Mais nous nous souvenons avoir, naguère, ressemblé de loin à ce qu'il met en scène.

« Pour corps, la violence, et pour âme, le mensonge » (Bakounine)

Des années '70. nous souvenons, sans nostalgie. Nous l'avions alors échappé belle. Mais de peu. On pouvait alors rencontrer, sans le savoir, des ombres échappées de ces années de plomb qui furent celles de la Rote Armee Fraktion allemande et des Brigate Rosse italiennes (l'IRA nord-irlandaise et l'ETA basque étaient d'une autre trempe, avaient d'autres racines...). Que sont-elles devenues, ces ombres sans domicile fixe, sans visage, aux noms d'emprunts de clandestins aux cheveux teints, sautant de cache en planque, vivant dans des tanières entre des poubelles. Terroristes, donc. Mais dont les meilleurs ne croyaient qu'à moitié à leurs propres discours politiques bétonnés, à leurs bunkers rhétoriques pleins d'un prolétariat disparu, d'un parti armé dérisoire, d'une révolution improbable. Avec la force pour seule justification : «  pour corps, la violence, et pour âme, le mensonge », comme le vieux Bakounine en faisait reproche au jeune Netchaïev, impitoyable théoricien et pitoyable praticien du «terrorisme» moderne.

C'était le temps des caves et des soupirails, des braquages et des courses-poursuites en bagnole. Un monde de beaufs et de machos obsédés par leurs flingues. Un monde de groupes cloisonnés et haineux, aux discours stéréotypés et aux stratégies absurdes. Les uns après les autres, de plus en plus isolés, de moins en moins compréhensibles, les terroristes sont tombés, abattus ou arrêtés. Quelques uns, salamandres que le feu ne pouvait atteindre, ont glissé entre les mailles des filets. Et puis, après un dernier feu d'artifice sanglant, se sont échappés de toute cette pathologie et ont disparu. Ceux là, peut-être, ont survécu à leurs délires. Mais à quel prix, et dans quel état ? Ils avaient rêvé d'un monde meilleur et avaient vécu un monde pire; ils avaient voulu un monde autre et avaient choisi pour le bâtir les pires moyens du monde dont ils voulaient se défaire. Quelques uns ne se départiront pas de ce rêve en abandonnant ces moyens : ceux-là ne demandent pas qu'on leur pardonne ce qu'ils ont fait. Qui, en ces temps là, ne rêva pas d'un Grand Soir, au petit matin ? Certains se contentèrent d'en parler, d'autres écrivirent. D'autres encore crurent devoir agir. Et furent défaits. Les vainqueurs jugèrent les vaincus. C'est toujours ainsi que les choses se passent.  Il était sans doute du destin des vaincus de l'être : qu'auraient-ils fait d'une victoire ? Tous leurs choix furent suicidaires, et ils furent nombreux ceux que cette route épuisa et que l'on retrouva dans le fossé, égrénés dans les asiles, les prisons et les églises -ou les sectes.

La lutte armée peut être comme un défi. Une preuve qu'on se donne à soi-même. La révolution alors redevient celle des romantiques, et non plus celle des révolutionnaires professionnels. On n'est plus soi-même quand on n'est plus qu'un « Camarade ». Il faut allors réapprendre à n'accepter ni de recevoir des ordres, ni d'en donner. Refuser les provocations sanglantes devant révéler le caractère intrinsèquement fasciste de la démocratie bourgeoise, refuser la punition des « traîtres à la classe ouvrière ». Au nom de quoi flinguer un juge quand on s'est arrogé soi-même le droit de juger les autres, de disposer de leur liberté, de leur vie ? Tuer un juge, c'était en faire naître un autre. Abattre un politicien, c'était donner son siège à son lieutenant ou à son concurrent. A quoi et à qui cela a-t-il servi de tuer Moro pour se retrouver avec Andreotti ? Et quand on a tué un juge, continuent à crever ceux au nom de qui l'on a jugé le juge.

Le temps est venu ensuite de l'expiation. Ceux qui alors ne juraient que par la lutte armée s'en vinrent contrits et humbles, faire une dernière fois leur autocritique. Ils sont si nombreux aussi ceux qui vibrèrent aux exploits des terroristes et qui, oublieux, dénonçent désormais l'ombre de Staline, du Goulag ou des Khmers Rouges dans toute volonté de changement. Hérétiques convertis devenus inquisiteurs. Enflammés ils y a quarante ans, conformistes d'aujourd'hui, et avec d'autant plus de prétention à avoir raison qu'ils ne cessèrent jamais de se tromper.

Nous irons voir le film de Wadimoff : peut-être y reconnaîtrons-nous notre ombre.

Lien permanent Catégories : Politique 0 commentaire

Les commentaires sont fermés.