Les « Indignés » ont un an...

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La rue, les urnes...

Samedi, les « Indignés » espagnols fêtaient leur première année d'existence en tant que mouvement. Né d'une protestation contre la crise et la volonté des puissances politiques et financières de la faire payer aux peuples, le mouvement des Indignés est d'abord un mouvement d'opposition, de protestation contre l'austérité, la corruption, le sauvetage des banques au prix de la régression sociale et de la dégradation des conditions de vie de la population. En ce sens, il est bien un mouvement de révolte comme le définit Camus -un mouvement qui dit« non » à une réalité insupportable. en portant la valeur d'un « oui » à des valeurs fondamentales. Reste, quand on n'est pas dans une situation pré-révolutionnaire (et quoique nous rêvions, nous ne pensons pas y être)  à traduire ce qui se dit dans la rue en ce qui doit se décider dans les urnes...

Toute valeur n'entraîne pas la révolte, mais tout mouvement de révolte invoque tacitement une valeur (Albert Camus)

Il y a dans toute révolte une adhésion entière et instantanée de l'homme à une certaine part de lui-même. Il fait donc intervenir implicitement un jugement de valeur, et si peu gratuit qu'il le maintient au milieu des périls. Jusque-là , il se taisait au moins, abandonné à ce désespoir où une condition, même si on la juge injuste, est acceptée. Se taire, c'est laisser croire qu'on ne juge et ne désire rien, et, dans certains cas, c'est ne désirer rien, en effet. Le désespoir, comme l'absurde, juge et désire tout, en général, et rien, en particulier. Le silence le traduit bien. Mais à partir du moment où il parle, même en disant non, il désire et juge. Le révolté, au sens étymologique, fait volte-face. Il oppose ce qui est préférable à ce qui ne l'est pas. Toute valeur n'entraîne pas la révolte, mais tout mouvement de révolte invoque tacitement une valeur », écrit  Albert Camus, et cela nous paraît bien décrire ce qui a poussé dans toute l'Europe (mais également aux Etats-Unis) des millions de gens à descendre dans la rue pour dire, précisément, leur révolte face à la crise, à la corruption, au capitalisme financier, à l'atonie des gouvernements, ou à leur complicité, plus durement ressentie et plus durement sanctionnée lorsqu'elle était le fait de gouvernements de gauche dont on attendait autre chose. Les « Indignés » ont ainsi contribué à faire tomber quatre gouvernements (dont deux qui se disaient socialistes).  En mobilisant les gens dans la rue, ils les ont aussi, le voulant ou non, mobilisés pour aller aux urnes. Contre le pouvoir, quel qu'il soit, de quelque couleur politique qu'il soit : contre Berlusconi et Sarkozy, mais aussi contre le PSOE espagnol et le PASOK grec... et d'une certaine manière, le succès des partis populistes, y compris ceux d'extrême-droite, tient aussi à la montée d'une indignation populaire : Marine Le Pen ne frôlerait pas les 18 % de suffrages avec le seul électorat paléo-vichyste ou néo-fasciste...


Les « Indignés » font de la politique; de la politique autrement, mais de la politique tout de même, à ras-le-terrain d'abord : le mouvement propose des résistances et des  échappatoires aux politiques d'austérité et de démantèlement des services publics. Ce faisant, il fait un travail social, un travail syndical, un travail de contre-société dans l'urgence. Mais pas encore un travail de mouvement social -or c'est d'un tel mouvement dont la nécessité est patente, y compris, ou surtout, là où la révolte de la rue s'est traduite par un changement dans les urnes -en France, par exemple. Proudhon disait qu'il n'est pas dans la nature d'un gouvernement d'être révolutionnaire, et cela précisément parce qu'il est un gouvernement. Il est même fort difficile à un gouvernement d'être réellement, et surtout de l'être radicalement, réformiste, s'il n'y est poussé par les exigences et la force d'un mouvement social, et le problème qu'ont, et que posent, les partis politiques qui arrivent au pouvoir après que leurs prédécesseurs en aient été chassés, que ce soit par le vote ou l'insurrection, c'est qu'eux, les « nouveaux », ont moins été élus ou appelés pour eux-mêmes, leur programme, leurs promesses, que par besoin de se défaire de leurs prédécesseurs. Et qu'il leur reste à mériter leur accession au pouvoir en menant une autre politique que ceux qu'ils remplacent.


Ce ne sont pas les « Indignés » français qui ont porté François Hollande à la présidence, mais sans une mobilisation sociale, la présidence Hollande et un gouvernement de gauche ne se distingueraient de la présidence Sarkozy et du gouvernement Fillion que par le style. C'est important, le style, mais ce n'est pas le style qui sera décisif. Ce qui sera décisif, c'est la capacité du mouvement d'en bas de durer et de peser sur les décisions d'en haut, d'opposer ses raisons et quelques-unes de ses déraisons, aux raisons d'Etat et aux déraisons financières.

Sa capacité à être un mouvement qui déplace les lignes.

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