Tombée du futur et retrouvée dans les caves du père Glozu, une lettre anonyme et sans date...

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Ma très chère,

Je n’étais plus revenu à Genève depuis longtemps ; tu sais ce qui m’en avait tenu éloigné... je ne m’étais pas exilé, mais ce qui me requérait ailleurs avait singulièrement plus de force que ce qui m’y aurait retenu. Genève est ma ville, mais j’ai toujours la même impression d’étrangeté à m’entendre dire « ma ville ». Genève n’appartient à personne, et surtout pas à qui croit en détenir les clefs et croit pouvoir parler en son nom. Elle appartient à ceux qui l’habitent, d’où qu’ils viennent, à ceux qui la font vivante, quels qu’ils soient. Et à ceux qui la rêvent, où qu’ils soient.

« Si tu n’espères pas l’inespéré, tu ne le trouveras pas » (Héraclite)

Revenant sur mes pas, j’ai retrouvé la ville changée, comme agrandie. Mais si Genève est autre que naguère c’est pour avoir été fidèle à ce qui l’avait constituée, à ce qu’elle continuait d’être, même sans le savoir ou sans qu’elle s’en souvienne. Genève ne s’est changée que pour pouvoir à nouveau ressembler à elle-même.

Il faut bien que je te dise ce changement : il est à la fois profond et, pour chaque chose changée, presque imperceptible. J’avais quitté une ville ankylosée, ne sachant plus très bien ce qu’elle voulait faire d’elle-même, ne se remettant pas encore d’avoir abandonné à d’autres le soin de lui assigner un destin -et quel destin ! celui d’un centre commercial, d’un parking, d’un échangeur d’autoroutes… Mais Genève s’est réveillée, et se réveillant s’est ébrouée, et s’ébrouant s’est émancipée. Il a d’abord fallu qu’elle échappe à ses propres frontières. S’ébrouant, la Ville s’est reconnue vieille de 2000 ans, Commune depuis 1000 ans, République depuis 500 ans, et canton pour l’accessoire, parce que revenus dans les fourgons d’une armée étrangère en chassant une autre, quelques notables avaient encore si grande peur des révolutions de France qu’ils virent en la Suisse une assurance contre l'histoire.
Mais fatiguée d’attendre que se déchirent les mythes et que se dissipent les peurs, Genève a décidé de sauter à communes jointes par dessus cette frontière qui la traversait. Une évidence, dis-tu ? une évidence, sans doute, mais qui mit si longtemps à s’imposer qu’on avait fini par la prendre pour un projet révolutionnaire. Eppur si muove… Il en fut d’autres évidences comme de celle-ci, et je mesure mal les obstacles qu’il fallut surmonter pour que des mots comme « solidarité » ou « démocratie » sortent des discours pour prendre leur vrai sens, lourd, palpable, vérifiable… On a toujours beaucoup parlé ici, et beaucoup écrit. Genève est une ville de mots. Il en aura fallu dire et écrire beaucoup, longtemps, pour que les actes suivent. Naguère, la démocratie ne fonctionnait (mais quel mot détestable, « fonctionnait »... parle-t-on de la démocratie comme on le ferait d'une machine ?) que lorsque les citoyens ne s’en servaient pas. L'abstention n’était pas une faiblesse du système, et moins encore une menace pesant sur lui, mais la condition même de son fonctionnement. Ainsi la décision politique restait-elle en mains du petit nombre décidant pour le grand nombre. Fermée aux étrangers, étrangère aux pauvres, méfiante à l’égard des femmes, ignorante des jeunes, cette vieille République était devenue un club privé -la ville de Rousseau était devenue celle de Voltaire.

Et puis, il s’est passé quelque chose ici. Genève est à nouveau cette ville un peu arrogante, en tous cas orgueilleuse, résistant dans le même mouvement où elle s’ouvre, provinciale et planétaire tout à la fois. Elle a retrouvé le monde -le vrai, pas celui des chiffres et des quantités, celui des hommes et des femmes, des idées et des peuples. Celles et ceux que l’on pourchasse pour leur parole libre trouvent à nouveau ici un asile ; les villes que l’ordre du monde déchirent trouvent en la nôtre une amie. Genève ne donne plus de leçons sans tendre la main. C’est un geste qu’elle sut faire autrefois, mais elle prit ensuite pour une raison d’être ce qui n’était qu’un moyen d’exister ; sa richesse l’avait assoupie, elle sommeillait sur son matelas d’or, drapée d’une bannière à croix rouge, bercée par le murmure de ses banquiers, quelques souvenirs héroïques meublant ses rêves. Ce n’est pas si facile qu’on le dit de rompre avec des habitudes dont avait fait des lois, et avec des lois que l’on prenait pour une fatalité. Ce fut fait pourtant, et bien fait. J’avais envie de revenir à Genève, j’ai désormais envie d’y rester. Et de t'y attendre.


Notre vieil Héraclite ne disait-il pas : « Si tu n’espères pas l’inespéré, tu ne le trouveras pas » ? Je l'espère et t'espère...

Fidèlement,

Jean-Jacques



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Commentaires

  • Très beau texte... Même si définitivement je préfère Voltaire :-)

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