Aujourd'hui, « Journée des femmes » : La dernière ruse du paternalisme ?

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Le 8 mars a été proclamé (par l'Internationale Ouvrière et Socialiste, et par Clara Zetkin) Journée des Femmes. Cette proclamation, qui fut de combat, est désormais de rituel. «La femme est l'avenir de l'homme», bêtifia Aragon dans l'un de ses plus mauvais poèmes, et chanta Ferrat, dont ce ne fut pas la plus belle chanson, à quoi ce vieux macho romantique de Brel répondit en chantant son doute -non que la femme soit l'avenir de l'homme, puisqu'elle en est aussi le passé et le présent, mais de la sincérité de la posture féministe d'Aragon. Comme de celle à laquelle nous sacrifions un jour par an. Et c'est aujourd'hui. Restent 364 jours et 364 nuits (365 cette année bissextile)... La Journée des femmes ne serait-elle pas, sous le masque de la repentance, la dernière ruse du paternalisme ?


« S'il vous plaît, ne nous inventez plus, vous l'avez tant fait déjà...»


il y a bien sûr les inégalités salariales entre femmes et hommes, celles qui ne s'expliquent que par le genre (9 % d'écart à Genève en 2008, 19,4 % en Suisse en 2006); il y a bien sûr aussi les inégalités d'accès au pouvoir culturel (à Genève, 32 % des femmes ont une formation supérieure, pour 41 % des hommes), politique (28 femmes et 72 hommes au Grand Conseil, 2 femmes et 5 -enfin, 4 depuis quinze jours- hommes au Conseil d'Etat) et économique...  Il y a bien sûr enfin les discriminations au travail (les femmes sont surreprésentées dans les formes les plus précarisées d'emploi, dans le travail à temps partiel, et évidemment dans le travail domestique)... Il y a tout cela, et tant à faire encore, qui justifie la permanence du combat pour l'égalité des droits, et la nécessité des mesures forçant à cette égalité...

Mais il y a surtout ce qui se joue ailleurs que dans le champ politique institutionnel. Ce qui ne mesure pas en termes de plans de carrière, de rémunération, de places à prendre, de pouvoir à exercer sur les autres -femmes ou hommes. Il y a la répartition des tâches domestiques. Il y a la violence conjugale, et la violence sexuelle. Il y a les rôles, les images, les stéréotypes... il y a le contrôle des corps et la norme des sentiments. Il y a tout ce contre quoi le mouvement féministe, en tant que mouvement radicalement subversif puisque s'en prenant à tout ce qui structurait toutes les sociétés depuis des millénaires, s'est dressé. Il y a ce que les sociétés ont fait et continuent de faire de la vie des femmes, et, ce faisant, de la vie des hommes eux-mêmes.

On ne peut être libre qu’avec d’autres, mais on perd une part de sa liberté dès que l'on n’est plus seul. Comment faire alors pour gagner ce qu'on ne peut gagner sans ce qui nous le fait perdre ? Cette question, la seule qui se pose dans les mêmes termes que l’on parle d’amour ou de politique, est au cœur de tout programme se voulant, ou tentant d'être, subversif. Elle était au coeur du programme féministe, comme elle était au coeur des programmes révolutionnaires qui ne réduisaient pas la révolution à la prise du pouvoir. Cette question, c'est la question de la vie même. Et si elle se pose avec la plus lourde et la plus urgente des gravités là où les femmes sont empaquetées sous des voiles ou lapidées, elle se pose aussi là où elles sont exposées comme des marchandises ou épousées comme on conclut une assurance contre la solitude.

Que maîtrisons-nous de notre propre vie, entre le moment d'une naissance que nous n'avons pas choisie et celui d'une mort que nous ne pouvons éviter ? Nous ne maîtrisons ni nos sentiments, ni nos besoins vitaux : les premiers nous soulèvent ou nous abaissent sans que nous n'y puissions grand chose, les seconds nous lient au réel sans que nous puissions dénouer ces liens. Nous ne pouvons ni éviter d'aimer ou de haïr, ni nous passer de manger et de boire. Seules nos envies (mais pas nos désirs) sont à notre portée, et à notre portée, parfois, le choix de les satisfaire ou non. Nos frustrations nous appartiennent. Ne maîtrisant pas grand chose de notre vie réelle, nous nous inventons une vie imaginaire, nous nous héroïsons pour ne pas nous mépriser, nous nous imaginons en survivants de la grande catastrophe parce que les petites catastrophes nous tuent à petit feu, nous rêvons nos amours parce que nos baises nous lassent. Et nous jouons le 8 mars à être féministes, pour pouvoir ne pas cesser d'être patriarcaux le reste du temps -d'un patriarcat qui n'ose plus dire son nom, et qui ne convient sans doute d'une  « Journée des Femmes » qu'avec la ferme intention de n'en rien faire les 364 ou 365 autres journées de l'an.

Aujourd'hui, plutôt que la convenue chanson de Ferrat et les hypocrites paroles d'Aragon, écoutez celles d'Anne Sylvestre, chantée par Pauline Julien (
www.youtube.com/watch?v=COMDaYKJCWs&feature=related), par qui les femmes disent aux hommes :  «s'il vous plaît, ne nous inventez plus, vous l'avez trop fait déjà  »...

Lien permanent Catégories : Femmes 1 commentaire

Commentaires

  • Merci du billet! "On ne peut être libre qu’avec d’autres, mais on perd une part de sa liberté dès que l'on n’est plus seul ...Comment faire alors pour gagner ce qu'on ne peut gagner sans ce qui nous le fait perdre ?" Food for thought!
    Vous dites vrai mais "être ensemble, homme femme et hommes femmes" c'est une liberté décuplée.

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