Quand tout le monde (ou presque) est pacifiste...

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Si vis pacem...


En janvier prochain, le Groupe pour une Suisse sans armée déposera son initiative populaire pour l'abolition de la conscription (mais pas, ou plus, celle de l'armée). C'est l'occasion de nous interroger sur ce que signifie, aujourd'hui, le pacifisme. Car si tout le monde, à quelques fous furieux près, veut la paix, ou dit la vouloir, nombreux sont ceux qui s'abritent derrière le vieux sophisme latin : si tu veux la paix, prépare la guerre. De quelle paix parle-t-on ? La paix des cimetières, celle imposée par le vainqueur, le conquérant ou le colonisateur, n'est pas celle que construit la justice sociale. Le socialisme est pacifiste. Mais il l'est, ou veut l'être, en construisant la possibilité de la paix sur la justice, l'égalité, les libertés, le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. Or ces principes, sauf à se contenter de leur proclamation rhétorique, se conquièrent et se concrétisent dans des combats d'où la violence n'a jamais été absente et où les socialistes n'ont pas, et c'est un euphémisme, toujours été du bon côté : c'est un gouvernement dominé par les socialistes qui a engagé la France dans la Guerre d'Algérie et couvert la torture.

Le pacifisme, ce n'est pas la passivité

Pacifiste, le socialisme l'est -mais dans la conduite concrète de la politique, des socialistes au pouvoir ont mené, ou soutenu, ou couvert des guerres, y compris de sales guerres coloniales, face à des mouvements de libération se revendiquant eux aussi, le plus souvent, du socialisme. Et face au fascisme, les socialistes ont pris part, sans état d'âme, à d'autres guerres, légitimes celles-là.

Quels liens de cohérence peut-on donc tracer, historiquement et politiquement, entre pacifisme et socialisme, sachant que pacifisme, antimilitarisme et non-violence ne sont pas synonymes, et que si le socialisme est pacifiste, les socialistes ne le sont pas toujours ? Le Parti socialiste, aujourd'hui, en Suisse, est à la fois pacifiste et antimilitariste -mais pacifisme et antimilitarisme ne sont pas synonymes. Ni, d'ailleurs, pacifisme, antimilitarisme et non-violence.

Si tout le monde ou presque est pacifiste, tous les pacifistes ne sont pas antimilitaristes (ni tous les antimilitaristes, pacifistes), ni non-violents. Le PS s'est résigné en 1935 à admettre le principe de la défense nationale militaire, parce que c'était la clef de la porte d'entrée au gouvernement fédéral (il attendra encore huit ans pour y entrer), et que le fascisme et le nazisme s'étaient installés aux frontières, mais il était, et est, resté assez foncièrement antimilitariste. Et l'année dernière, son congrès adoptait dans le cadre de son programme, toute une série de propositions concernant le destin (glorieux) de notre (glorieuse) armée. D'entre ces propositions, l'une a fait grand bruit : « Le PS s'engage pour l'abolition de l'armée ». Elle est suivie de deux autres, qui la précisent : « Aussi longtemps qu'une armée existe, le PS demande la suppression du service militaire obligatoire », et « le service civil doit rester facultatif même après l'abolition de l'armée ». Ce projet est aussi un héritage : le mouvement moderne pour la paix, dont le mouvement socialiste affirme être partie prenante, naît dans le sillage des révolutions du milieu du XIXe siècle, et dans le prolongement des mouvements démocratiques et des mouvements d'émancipation nationale -mais aussi dans le prolongement du développement international du capitalisme, et en cultivant la certitude que le libre-échangisme économique va contribuer à pacifier le monde, l'avenir se chargeant de prouver le contraire. Ce mouvement, au départ, n'est pas un mouvement d'opposition mais un mouvement d'approfondissement des mouvements démocratiques « bourgeois ». Il ne deviendra un mouvement d'opposition qu'en se liant au mouvement socialiste naissant, pour qui la cause des guerres est à chercher dans ce qui fonde le capitalisme -la concurrence, la course au profit, l'exploitation des travailleurs pour la production d'une plus-value, la mise en concurrence des travailleurs les uns contre les autres.

Pour les pacifistes socialistes, la condition de la paix est le changement du système social, le remplacement du capitalisme par le socialisme, au sens originel du terme, qui implique l'abolition de la propriété privée des moyens de production. La paix, ce n'est pas l'absence de guerre : c'est un état, une situation, un mode de relations humaines et de gestion des conflits qui supposent le respect des droits humains -de tous les droits humains, partout. C'est donc un programme politique, exprimé presque exhaustivement par les grands textes internationaux sur les droits humains : les déclarations des droits de l'homme,. les pactes sur les droits sociaux, civils et politiques. Ces textes reprennent, consciemment ou non, l'essentiel des principes qui sont au coeur du projet socialiste -et du projet démocratique depuis qu'il a été résumé par les trois mots de la devise révolutionnaire française : liberté, égalité, fraternité. On pourra « moderniser » ces trois mots, mettre «Liberté» au pluriel (libertés), remplacer « Egalité » par «justice» (ça fait moins peur) et épicéner « Fraternité » («adelphité ?»), on n'aura qu'euphémisé notre vieux vocabulaire.
Le pacifisme, désormais, c'est aussi la défense du droit d'asile, du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, des droits des femmes, des droits des enfants, c'est l'antiracisme, le combat contre les centrales nucléaires, pour le droit à l'alimentation, le droit au logement... Un combat, parce que le pacifisme, ce n'est pas la passivité -et que ce n'est même la non-violence que tant qu'elle est possible, et que là où elle n'est pas un suicide.

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