8ème conférence ministérielle de l'Ordre des Manipulateurs de Crises

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L'Organisation mondiale du commerce (OMC) tient depuis hier, dans le camp retranché du Centre international de conférences à Genève, sa huitième conférence ministérielle. Pour en contester à la fois la légitimité et les présupposés, des représentants de mouvements sociaux du réseau « Notre monde n'est pas à vendre » ont eux aussi fait le déplacement, et, soutenus par des organisations locales (Le Forum Social Lémanique, ATTAC, le CADTM, les syndicats...), et tiendront une permanence (avec ateliers de débats) dès 11 heures 30 ce matin, sous tente. à l'angle de l'avenue de France et de Varembé. La Conférence de l'OMC se tient en pleine crise économique et sociale -une crise que non seulement les « recettes » de l'OMC ne parviennent pas à endiguer, mais qu'elles ont même largement, en étant appliquées, contribué à aggraver, sinon (quoique...) à provoquer... Et en tout cas, à utiliser.

« Le commerce doit être un outil, pas un but en soi »

Le présupposé libéral sur lequel se fondent toutes les propositions, tous les raisonnements, toutes les décisions de l'OMC (car elle en prend, des décisions, même -ou surtout-lorsqu'elle affirme n'en pas vouloir prendre) reste le libre échange. Le libre échange des biens et des services monnayables, pas le libre échange des personnes ou des idées : L'Organisation Mondiale du Commerce n'est pas une organisation mondiale des échanges humains, mais une organisation du libre échange de ce dont on peut tirer profit. Et quand ce dont on peut tirer le plus de profit est la spéculation purement financière, sur les monnaies ou les matières premières, ou la spéculation sur la spéculation, ou sur des valeurs purement virtuelles, le « libre échange» aboutit à  une économie de casino dominée par des institutions financières privées, dont les choix n'obéissent plus qu'à la logique binaire de leurs programmes informatiques.
Résultat : alors que les actifs de l'économie productive (dite « économie réelle », parce qu'elle produit des biens et des services) sont restés relativement stables, les masses financières injectées dans le circuit monétaire ont crû démesurément, dévalorisant les monnaies par rapport aux marchandises disponibles. Une grosse bulle spéculative s'est mise à gonfler, dans l'immobilier et aux USA d'abord, puis partout, et a fini par éclater. Les banques ont cessé de prêter à des taux supportables, la circulation des liquidités a été lourdement entravée, les banques ont plongé, les banques centrales ont vidé leurs réserves pour sauver les banques privées, ce qui a encore gonflé la masse monétaire dans le même temps où la production de marchandises stagnait dans les pays développés et explosait dans les pays «émergents».
Les Etats les plus puissants, ceux qui contrôlent l'OMC, et les multinationales les plus puissantes, celles qui contrôlent les économies les plus riches, y ont gagné, les populations les plus pauvres, dans les pays riches comme dans les pays pauvres, y ont lourdement perdu. Le Prix Nobel d'économie 2001, Joseph Stigliz, résume : « on a cherché les armes de destruction massive en Irak alors qu'elle se fabriquaient à Wall Street », et qu'elles détruisaient les encadrements économiques et sociaux péniblement construits depuis 1945, et dont l'OMC a jusqu'à présent toujours refusé de soutenir le maintien et l'adaptation aux nouvelles donnes économiques, préférant les voir être démantelés les uns après les autres.

C'est ce jeu économique, celui d'un « libre échange » que l'OMC se dit vouée à réguler, mais où la spéculation a pris le pas sur l'échange de marchandises réelles (les biens) ou de services marchands, qui a été favorisé par tous les choix stratégiques de l'organisation. La coalition qui tente à Genève un contrefeu à la conférence ministérielle de l'OMC estime que « le commerce doit être un outil, pas un but en soi ». Mais pour l'OMC, le commerce est précisément un « but en soi ». Le commerce de tout, partout.
Pour se justifier, l'OMC (par la voix, notamment, de son directeur général, le socialiste français Pascal Lamy) explique que sans elle « ce serait pire ». Que vaut cet argument du « moindre mal »? Il vaut ce que vaut celui de la mafia sicilienne : «sans nous, ce serait l'anarchie».

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Commentaires

  • Nous avons tous des sujets que nous méconnaissons, sur lesquels nous devrions nous dispenser d'écrire. C'est visiblement le cas de la Gouvernance mondiale en ce qui vous concerne, Pascal. Je ne relèverai qu'une erreur grossière dans votre texte, qui explique en quoi il est complètement à côté de la plaque: ce ne sont pas les Etats les plus puissants qui contrôlent l'OMC. Contrairement à l'ONU et à toutes les autres organisations qui en dépendent, l'OMC est la seule où il n'y a pas de conseil de sécurité et où chaque Etat, quelle que soit sa taille et sa puissance dispose d'une voix égale, et d'un droit de veto.
    La seule où un petit peut faire condamner un gros et obtenir des dédommagements (ce qui c'est produit à plusieurs reprises), la seule où une coalition de petits Etats africains peut faire passer des règles qui leur soient favorables au détriment des intérêts essentiels des Etats-Unis, comme par exemple dans le cas du coton.
    La démonisation de l'OMC est certainement la plus grosse erreur historique des altermondialistes et d'Attac en particulier. Mouvement qui au final apparait clairement pour ce qu'il est: une sorte de syndicat de préservation des intérêts occidentaux face à la montée en puissance des pays émergents. Parce que malheureusement, qu'on le veuille ou non, la relative prospérité de nos classes populaires occidentales s'est bâtie sur l'exploitation du tiers monde et c'est cela qui est en train de changer.
    Franchement, pour accompagner ce changement, j'aime mieux qu'il y ait une OMC avec à sa tête des fonctionnaires conscients du sens de l'Histoire et soucieux de réduire autant que faire se peut les drames que cela implique, qu'un néo-libralisme effrené (ce que n'est pas l'OMC, dont le job consiste à pondre des règles équitabes) ou pire un immobilisme qui maintiendrait les pays pauvres dans la misère pour satisfaire nos égoïsmes.

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