Elections fédérales : Quand la droite joue à se faire peur

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Un spectre hantait naguère quelques venelles de la Vieille-Ville genevoise : celui d’une victoire de la gauche aux élections. Un récent placard publicitaire du PLR tente bien de le ranimer (si la gauche avait le pouvoir, nous disent les radelibes, "l'initiative populaire et le référendum n'existeraient plus, le franc suisse serait mort et la crise de la dette que connaissent nos pays voisins serait notre réalité"... mais las ! le spectre n’est qu'un ectoplasme de bonne composition, la droite joue à se faire peur, sans y croire elle-même, et le comble de l'audace du plus à gauche des programmes proposés ne consiste guère qu'à reprendre le flambeau de l'Etat social des mains des socialistes d’antan. Le Grand Soir n'est pas à l'ordre du jour, ni le petit matin du départ des Boat People colognotes chassés de leurs villas par les agents du fisc ou les pelleteuses d'un improbable projet de logements sociaux. Les cendres de Léon Nicole reposent toujours à Plainpalais, Lucien Tronchet ne hante plus que les archives du Collège du Travail, et feue l'extrême-gauche n'a plus guère d'extrême que son extrême gaucherie.

Faut qu'ça change !

« Il faut que ça change  »  proclamait une liste de gauche..,  Convenons donc de l'existence à gauche d'une volonté de changement.. Dans le camp d'en face, à calibrer ses programmes politiques aux attentes ou aux peurs de l'électorat qu'elle tente de garder, la social-xénophobie des uns répond au poujadisme fiscal des autres. Tout se gueule, rien ne bouge. La gauche devrait ainsi avoir devant elle un boulevard -mais que veut-elle changer au juste ? La majorité politique, seulement ? Un changement de majorités parlementaire et gouvernementale est certes, sauf à poursuivre le rêve de l'insurrection salvatrice, la condition nécessaire d'un changement de politique, et une majorité populaire est certes la condition nécessaire d’une majorité institutionnelle. Mais l'exigence d'une majorité populaire ne se réduit pas à celle d'une majorité électorale. D'abord parce que tout le système institutionnel de ce pays semble avoir été conçu pour rendre impossible une alternance de projet, et réduire le choix à une succession de personnes (alors même que les bases de ce système ont été jetées par les forces qui ont fait la révolution démocratique au mitan du XIXe siècle, c'est-à-dire par la gauche de l'époque). Et puis, les institutions politiques de la Confédération, comme celles de la République, donnent encore, comme leurs fondateurs l'ont voulu, le dernier mot « au peuple » (du moins à cette part du peuple à qui les droits politiques sont accordés). Si la gauche (à supposer qu'elle veuille réellement être majoritaire, et qu'elle arrive à l'être) met en oeuvre un programme de changement, chaque point de ce programme devra être accepté par le corps électoral. L'élection d’une majorité ne suffit pas à l’acceptation de son programme, nous ne sommes pas dans une démocratie représentative fondée sur l'abandon de la souveraineté populaire en les mains de représentants. Nous avons au moins hérité de Rousseau ceci : la volonté du peuple ne se représente pas, elle s'exerce. Si la majorité institutionnelle ne repose pas sur une majorité populaire stable et cohérente, ses propositions n’auront de destin que celui du sommeil du juste dans la quiétude du Mémorial. Et finalement, même une majorité populaire stable ne suffit pas à un changement politique : nous avons besoin d’un mouvement social. Rien d'important n'a été gagné, ni changé, politiquement, sans procéder avant toute démarche institutionnelle d'une exigence et d'une mobilisation sociales. Aucun droit fondamental n'a jamais été octroyé, tous ont été conquis, toujours dans la rue (et hors la loi). Changer de politique suppose donc que l'on convainque une majorité sociale qu'un tel changement est nécessaire, qu'une autre politique est possible et que les forces politiques de gauche, des Verts à La Gauche en passant par le PS, sont à la fois porteuses de cette « autre politique », capables de la mener, et de la mener ensemble (on l’admettra parce qu’on voudra bien l’admettre). Mais convainc-t-on les autres de ce dont  on semble parfois soi-même si peu convaincu ? Nous ne nous résignons pas à n'attendre de la gauche que d'être capable de faire mieux que la droite. Nous attendons d'elle qu'elle fasse autre chose, radicalement autre chose. Mais ce à quoi l'ambiance du temps la pousse est moins le changement que la conservation, certes essemtielle, des conquêtes sociales et politiques passées. A la fin du mois, il faudra pouvoir se féliciter de ce que la droite ait été battue, que l'UDC, le PLR, le PDC aient reculé, que le MCG et le Lega n'aient progressé qu'en dansant sur le ventre de la droite bourgeoise, et que le PS, les Verts et la « gauche de la gauche » se soient renforcés. Mais une fois les libations post-électorales digérées il faudra bien, aussi, que nous nous attelions à la tâche de construire un mouvement social qui soit un mouvement de changement, et pas seulement un mouvement de résistance.

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