Crier d'abord pour pouvoir ensuite parler

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Il nous a peut-être fallu, pour être entendus -à  supposer que nous souhaitions l'être- parler plus fort qu'il ne faudrait, et peut-être plus violemment -exprimer une pensée plus simplifiée que celle qui nous vient. Le murmure ambigu par lequel se dit le mieux l'état du monde, le projet de le changer et le contenu de ce changement, resterait inaudible, submergé par le bruit de la connerie marchande, s'il n'était introduit par le fracas d'un discours d'autant plus péremptoire que sa clarté sera faite du refus de l'apparente tolérance pluraliste du champ médiatique -tolérance apparente, puisque derrière cette polyphonie on retrouve toujours la même vieille ligne mélodique, monodique, qui fait office de critère de sélection de ce qui méritera d'être relaté, diffusé, et de ce qu'il conviendra de taire et de celer. Ce mouvement ne déplace aucune ligne, et surtout pas celle qui sépare les dominants des dominés, les compétents des exécutants, le pouvoir de ceux sur qui il s'exerce. Qu'on ne nous reproche pas d'être péremptoires : nous ne le sommes que pour pouvoir ne plus l'être une fois franchi le mur du silence qui enterre les pensées du changement. Dans ce monde, il faut d'abord crier, pour pouvoir ensuite parler.


Les idées ayant germé sous notre ombre, les voilà  qui dardent leur flamme ; on voit partout sous leur vrai jour les choses que l'obscurité faisait vagues et trompeuses. (Louise Michel)

On n'est pas sorti du silence pour prendre la parole, mais pour la donner. Une fois dit ce que nous pensions avoir à  dire, que d'autres parlent à  notre suite. Si nos positions s'appuient sur quelque raison, elles feront leur chemin ; et si de ce que nous avons pu dire rien ne sort que les mots pour l'avoir dit, peu importe ; les actions qui nous requièrent parleront ensuite pour nous. Comme sa maîtrise, le changement du monde se fait en silence. Lors même que le commentaire des luttes fait plus de bruit que les luttes elles-mêmes, ce sont elles qui décident ; il en va de même du mouvement de contestation de l'ordre du monde : le fatras de commentaires qu'il suscite peut toujours couvrir son action, et l'image du commentateur cacher celle de l'acteur, la surprise restera celle de la victoire du second, jusque dans sa défaite apparente : « Our agony is our triumph », affirmèrent Sacco et Vanzetti.

Toute lutte qui commence, commence par une victoire : son commencement même. Dans un monde qui se donne pour le seul concevable, chaque résistance, chaque conflit, chaque négation de la moindre des parcelles de l'ordre est une défaite de cet ordre, puisqu'une manifestation qu'il n'est pas unanimement admis, et donc qu'il n'est pas inéluctable. Même les luttes menées contre tel aspect de l'ordre dominant au nom de telle parcelle du discours dominant recèlent la possibilité d'une victoire contre cet ordre, mais aussi contre ce discours : ainsi des combats pour les « droits démocratiques », les « droits de l'homme », la « liberté de circulation ». En certaines situation, rien ne subvertit plus le monde tel qu'il est que le recours au monde tel qu'il dit être.

Nous ne cherchions pas particulièrement à  être « novateurs » ou « originaux », et si nous devions être tenus pour tels, ce ne serait peut-être que le constat de plus de fidélité que d'innovation : nous nous voulons en effet fidèles aux volontés initiales du mouvement socialiste, quand ce mouvement n'a « innové » qu'en trahissant ces volontés, toutes de rupture avec l'Etat, le salariat, la propriété. En un temps où l'on nous dit encore que le défunt « manifeste Blair-Schroeder » théorisant (avec les pauvres moyens intellectuels de ses auteurs, désormais sortis du champ médiatique) la dégénérescence de la social-démocratie, est un manifeste novateur, il est légitime de tirer fierté de notre archaïsme.

Cela posé, nous prétendons néanmoins tirer mieux que d'autres les conséquences de l'évolution sociale, culturelle, technologique de ces dernières années, et comprendre mieux que d'autres les possibilités de rupture qu'elles offrent avec les réalités et les normes plus anciennes. Ces nouvelles possibilités de rupture de l'ordre social existant, il faut pouvoir les conjuguer aux plus anciennes pratiques de rupture dont l'histoire nous donne l'exemple, en même temps qu'à  nos propres comportement individuels.

Il ne nous suffit donc pas d'être en accord avec ce que nous écrivons :il tenter de l'être aussi avec ce que nous voulons vivre. Nous ne cherchons pas à  avoir raison, et moins encore qu'on nous donne raison, ni sur quelque point, ni en général, ni en totalité. Nous ne demandons aucune approbation, ne quêtons aucune reconnaissance, n'attendons aucune confirmation. Il nous suffit que quelques uns nous entendent, si ceux-là  ont en eux le même désir que nous, que tout change de ce qui doit être changé, même ce qui ne peut l'être.

Nous affirmons qu'il faut changer le monde. Nous affirmons que le monde peut être changé. Nous affirmons que ce changement ne peut se limiter à  un changement de gouvernants, ni de gouvernance, sans être rendu impossible par cette limitation même. Nous affirmons que le monde ne sera changé que lorsque le changement de la vie, dans ses aspects les plus quotidiens, aura été consciemment engagé, par ceux à  qui il est encore imposé de la vivre sans pouvoir la définir. Nous affirmons que le monde ne peut être changé qu'en détruisant le monde dont nous ne voulons plus, et qui, apparemment, ne veut même plus plus lui-même de lui-même.

Nous affirmons que le monde change, et refusons d'être de ceux qui se contentent de contempler ce changement sans tenter de l'infléchir, de la radicaliser, de le pousser au-delà  même de son terme. Nous savons que le changement du monde est aussi un changement des moyens de le changer.  Ce que nous écrivons ici et maintenant ne vaut que pour ici et maintenant. Ailleurs, et plus tard, autre chose, qui pourra être le contraire, sera dit : puisque nos paroles comme nos actes ont un but, et que le chemin que nous prenons est tracé par nos pas, toute prétention à  tout dire à  l'avance, à  tout penser pour l'avenir, à  tout prévoir, ne serait qu'une posture idéologique.

Nous serons toujours moins radicaux que le moment dans lequel nous sommes. Le capitalisme est une force révolutionnaire -mais il est cette force à  l'état brut. Il est le marteau sans maître, ne laissant aux hommes pour seule alternative que celle d'être le forgeron ou le métal martelé. Il faut dresser la réalité de la personne contre la norme du groupe, l'imperfection de l'individu contre l'attente sociale de sa perfection, le malaise contre la santé, la malformation contre la conformité : une société qui recherche la perfection des individus qui la compose n'est qu'une ruche monstrueuses.

Nous ne sommes rien. Nous pouvons donc tout.

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Commentaires

  • Nous ne sommes rien. Nous pouvons donc tout.
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