Abolir la propriété privée ? Et si c'était déjà fait ?

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Revenons-en à Proudhon (et, avant lui, à Rousseau) : la propriété, c'est toujours le vol, puisque être propriétaire c'est toujours exclure autrui du droit de jouir de ce dont on revendique la propriété. Dans le même temps où le droit de propriété est garanti, l'exclusion de la jouissance des droits fondamentaux est donc proclamée, et la propriété n'est plus seulement pour le propriétaire la propriété de ce dont il s'affirme propriétaire, mais aussi -et surtout- la propriété des droits des non-propriétaires, c'est-à-dire, enfin, la propriété des non-propriétaires eux-mêmes, comme personnes, comme individus. Le vieux rapport d'esclavage n'a donc pas été aboli : il n'a été que transformé : Si l'on ne possède plus (ou pas encore à nouveau) formellement les corps, on possède encore l'espace et le temps en lesquels ils se meuvent et vivent. Mais cette possession est la seule qui compte encore : le développement même du capitalisme tend à rendre obsolète la propriété privée des biens. S'approprier des biens ralentit désormais le processus d'appropriation du temps et de l'espace, c'est-à-dire des vies, et c'est moins la possession que la disposition de ces biens qui importe. A quoi bon d'ailleurs acquérir un bien qui dans le mois qui suit sera dépassé par le « progrès technologique » ? Disposer de ce bien sans le posséder évite au moins d'avoir à s'en débarrasser. Restent donc le temps et l'espace, non renouvelables, dont la possession est pouvoir pur. Quant aux biens marchands, ils peuvent être laissés à la possession des classes moyennes et à la convoitise des classes pauvres : ils enchaînent les premières (qui s'y prêtent volontiers) aux normes sociales que ces biens matérialisent, et les secondes à l'espoir -le seul que leur laisse le système- d'accéder à l'heureuse médiocrité du petit bourgeois.

Les grandes entreprises capitalistes préféreraient sans doute ne plus vendre un seul des biens qu'elles produisent, car une fois le bien vendu, l'acheteur lui échappe. Par contre, si ce que vend l'entreprise est le « service » qui intègre l'acheteur à l'entreprise elle-même, celle-ci transforme son acheteur en client permanent, en débiteur éternel -en serf, attaché au temps et à l'espace possédé ou contrôé par l'entreprise. Nike n'a pratiquement pas de capital matériel : pas de fabriques, pas de machines, seulement un réseau de sous-traitants et une image. McDonald's ne vend que son nom. Novartis ou Monsanto ne vendent pas des semences, mais des licences, des brevets. La propriété que requiert le capitalisme aujourd'hui est celle d'une image -et cette image est composée de temps et d'espace. Le monde appartient (c'est du moins ce qu'ils veulent, ou croient) à ceux qui peuvent tout faire sans presque rien posséder de concret, et pèse sur ceux qui ne peuvent que s'épuiser à vouloir posséder les biens par quoi ils seront possédés.

La marchandise devient elle-même, et en elle-même, un rapport de production lorsque sa valeur d'usage est toute entière contenue dans le fait d'en disposer -qu'on en use ou non, et quoi qu'on en fasse, à moins qu'on la détruise sans rien en faire. Mais certaines marchandises signent aussi l'appartenance à une société; or l'objet (ou le service) comme signe d'appartenance est plus qu'un objet ou un service : il est à la fois la matérialisation et l'essence du lien social -il est ce lien social.

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