A propos du salariat (et de la prostitution)

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Changer la vie reste notre ambition -une ambition plus haute que celle, bien commune, de changer de mode de vie. Changer la vie, c'est changer le contenu de la vie -ce qui ne peut sans trahison se réduire à en changer l'emploi. Or la vie du plus grand nombre est scandée par le travail salarié -le salariat étant non le paiement du travail mais celui du temps passé au pouvoir de qui fait travailler. Changer la vie n'est donc possible que si l'on admet comme nécessaire l'abolition du salariat.

Ce qui a été gagné sur la pauvreté matérielle a été perdu en pauvreté essentielle : comme le constat en a été fait il y a déjà plus de quarante ans, le capitalisme socialisé a accordé à ses pauvres les moyens de ne plus être misérables, c'est-à-dire le droit de ne pas mourir de faim, en le faisant payer à ses « classes moyennes » de la certitude, sinon de mourir d'ennui, du moins d'incarner l'ennui et d'en faire mourir les autres.

Comme une tumeur, le salariat a essaimé en métastase, et pourrissant le travail il a pourri semblablement l'engagement militant, temps dont on négocie désormais aussi le prix, valeur d'usage submergée elle aussi par la valeur d'échange. Dès lors que « tout travail mérite salaire » (comme tout crime punition ou toute passe petit cadeau), toute militance dans les partis traditionnels et dans les organisations intégrées exige son tribut : un siège, un poste, un titre. Il n'y a au fond à cela rien que de très logique : la social-démocratie et le mouvement syndical, fondés contre le salariat, ont si puissamment contribué à l'étendre si loin qu'il faut bien que récompense leur en soit donnée.

Au fond, c'est la prostitution qui est, et reste, l'Idealtype du salariat : la prostituée ne se vend pas elle-même, ni ne vend son corps : elle vend le temps pendant lequel elle se laisse, et laisse son corps, à la disposition de son client. Libéraux en tout, et cohérents en leur libéralisme, les Pays-Bas en ont tiré la conclusion logique que « les femmes doivent pouvoir choisir librement de se prostituer », comme les travailleurs de se salarier : « le droit à l'autodétermination dont jouit tout homme ou femme adulte indépendant qui n'a été soumis à aucune influence illégale, implique le droit pour cette personne de se livrer à la prostitution et de permettre qu'une autre personne profite des revenus qu'elle en tire ». Que ce « droit » soit illusoire, ce raisonnement injurieux de la réalité sociale, et volontairement ignorant des rapports de domination qui sont à la base de la prostitution (comme du salariat) importe peu à ceux qui le tiennent : la cohérence du raisonnement est idéologique ; elle ne tient pas à son rapport au réel, mais à son rapport à un prédicat théorique, lui-même idéologique, celui du libéralisme et de la construction théorique d'un « individu  indépendant », soumis à aucune autre contrainte que celle d'un choix totalement libre. La prostituée est réputée libre de se prostituer, comme le salarié de se salarier. Dans sa brutale clarté, ce prédicat idéologique s'oppose certes au principe réputé universel selon lequel le corps humain est inaliénable, mais il s'y oppose en révélant la formidable hypocrisie de la proclamation de ce principe par les forces mêmes (politiques, sociales, économiques, idéologiques, religieuses) qui fondent leur domination sur l'aliénation du corps (puisque du temps). Inaliénable, le corps de la prostituée ? Ni plus, ni moins, que celui du salarié.

Dans la conception « libérale » de la prostitution, celle-ci est un travail « comme un autre » -un travail salarié comme un autre : un temps pendant lequel la/le salarié(e) est à la disposition de qui la/le paie. Au bout du compte, d'ailleurs, c'est toujours le même qui baise, et la/le même qui se fait baiser. La prostitution est un travail comme un autre, le sexe une marchandise comme une autre, les bordels des entreprises comme les autres, les proxos des entrepreneurs comme des autres, les michetons des clients et des consommateurs comme les autres. Nous sommes dans la « gestion des ressources humaines », et le cul en est une. « Le Monde Diplomatique » s'en indigne : « le corps humain est mis sur le marché ! ». Parce qu'il n'y était pas ? Il y était, mais on n'osait pas le dire aussi clairement. Désormais on ose, et c'est tant mieux.

La Convention de 1949 pour l'abolition de la prostitution proclamait que celle-ci « et le mal qui l'accompagne, à savoir la traite des êtres humains, sont incompatibles avec la dignité et la valeur de le personne humaine ». Certes. Mais ce qui dans la prostitution la rend « incompatible avec la dignité et la valeur de la personne humaine » est ce que tout salariat implique -et nous ne voyons pas qu'il y ait beaucoup plus d'indignité à vendre son temps en écartant les jambes devant un micheton qu'à le vendre en baissant la tête devant un patron.

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