Rapports de classes : retour de la plèbe ?

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Nous n'attendons plus que revienne le vieux prolétariat. Nous ne croyons pas aux fantômes. Mais ce qui ne peut revenir peut néanmoins renaître, sans doute sous une autre forme, mais de la même matrice. Le capitalisme qui a produit le prolétariat, produit aujourd'hui la classe historique, dont le nom nous importe peu, et que l'on peut si l'on y tient désigner comme la vieille plèbe, formée de toutes celles et de tous ceux qui ne décident pas de leur propre vie. C'est cette classe, qui va des salariés exécutants aux exclus, qui dit aujourd'hui la possibilité de la société sans classe -sa nécessité ne faisant doute que pour ceux, et désormais celles, qui n'ont jamais socialement vécu que de la division en classes.

Au stade qu'il a atteint, le capitalisme génère des rapports de production proprement totalitaires, au sens le plus rigoureux du terme : la totalité de l'existence des femmes et des hommes vivant sous son égide lui est soumise -à moins que, par un acte volontaire et définitif, ils choisissent de s'y soustraire. Plus aucune des contre-sociétés qui subsistaient encore au mitan du XXème siècle, souvenirs d'anciennes sociabilités ou volontés d'en construire de nouvelles, ne s'oppose à ce totalitarisme suave.
La réduction de l'espace du politique au profit de l'espace privatif (ou de ce que l'on se plaît à considérer comme tel), et la disparition des projets collectifs, bénéficie aux individus les plus forts, les plus riches ou les plus insouciants de leur propre sort. En ce sens, la réduction de l'espace du politique est un accroissement de l'espace du prédateur. Or nul troupeau ne se discipline plus facilement que celui de moutons convaincus d'être des loups, chacun craignant qu'en n'importe quel autre mouton se dissimule le loup en lequel lui-même se rêve.

La dissolution du mouvement ouvrier est aussi celle de la sociabilité ouvrière, et des contre-sociétés que les grandes organisations politiques et syndicales de ce mouvement avaient réussi à opposer à l'officialité. Que ces contre-sociétés ne purent jamais être des alternatives, leur dissolution même l'atteste -mais elles étaient tout de même des refuges. Il n'y a plus de refuge, plus de communauté où se retrouver pour échapper à la marchandise. Il n'y a plus non plus de vie privée : tout est ouvert, béant, offert à l'empire du profit. L'individu n'est plus un acteur, mais un consommateur. Il ne consomme pas ce qu'il produit, ne produit pas ce qu'il consomme, ne créée pas ce qui le fait vivre et ne vit pas de sa création.

La famille nucléaire (c'est-à-dire le couple hétérosexuel et ses enfants, et initialement le patriarcat -dont aurait d'ailleurs tort d'annoncer la disparition), la propriété privée et l'Etat sont antérieurs au capitalisme, dont ils sont des conditions, et auxquels ils peuvent parfaitement survivre -ainsi que l'illustre le mode de production collectiviste d'Etat, qui n'avait rompu ni avec le patriarcat, ni avec la « morale » petite-bourgeoise, ni bien sûr avec la contrainte d'Etat, ni même avec la propriété privée, camouflée en usufruit mais néanmoins héréditaire (sans le dire). Il fallait la famille, la propriété et l'Etat pour qu'il y eut le capitalisme : celui qui le premier clôtura son champ (autrement dit : en fit sa propriété privée) et dit « ceci est à moi et après moi sera à mon fils » (autrement dit : en fit une propriété privée familiale et héréditaire, protégée par la force publique, c'est-à-dire par l'Etat) coula les fondations du capitalisme, et sous le capitalisme ces fondations sont toujours là, prêtes à supporter et à déterminer ce qui lui succédera et pourra être encore pire que lui (ce qu'encore illustra le mode de production collectiviste d'Etat). Car en proclamant « ceci est à moi », cet hypothétique fondateur institua la propriété privée ; et en proclamant « après moi, ceci sera à mon fils », il institua la transmission héréditaire de la propriété privée, et appela la puissance publique à protéger cette transmission, ce qui supposa la création de cette puissance.

Mais cette transmission avait deux conditions : qu'il ait un fils, et que ce fils soit réellement le sien, et pas seulement celui de sa femme. Or notre fondateur, pas plus que les milliards de mâles qui le suivirent jusqu'à la providentielle découverte des test ADN, ne pouvait en cette périlleuse matière échapper à l'incertitude : certes, ma femme a enfanté un fils -mais est-il le mien ou celui de mon voisin, de mon frère ou du plombier ? Et c'est ainsi qu'après avoir clôturé son jardin, notre Adam clôtura son Eve, afin que seul ses spermatozoïdes à lui y aient accès. La clôture fut longtemps (et reste encore souvent) physique, et c'est l'enfermement matériel des femmes. Elle fut plus longtemps encore (et reste plus souvent encore) idéologique : le patriarcat et la monoandrie (la polygamie restant, patriarcat oblige, acceptée, sous la forme franche que l'islam ou les mormons ont codifiée, ou sous la forme hypocrite du bon vieux cinq à sept bourgeois) définissent toujours la famille traditionnelle, quelque illusion que l'on cultive sur la disparition du premier et l'affaiblissement de la seconde.

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Commentaires

  • Bonjour,
    Merci beaucoup pour vos articles intéressants.
    Une où la solution serait un régime **fratriarcal**? (qui reste a inventer peut-être) :-)
    Ou alors un municipalisme libertaire ?
    http://fr.wikipedia.org/wiki/Municipalisme_libertaire
    Bien a vous.
    ollec

  • Amusante digression rétro. Ironisez-vous en vous moquant de Reich par une parodie qu'on devine au deuxième degré ?

    En réalité, l'organisation sexuelle de la société n'a rien à voir avec le fait que le mâle voudrait être certain d'être le concepteur de l'enfant de sa femme. Dans les sociétés primitives, ce n'est évidemment que si elles restaient vierges qu'on pouvait vendre les femmes au clan d'à côté. D'où l'interdiction de l'inceste, qui préserve la valeur exogame des femmes, d'un point de vue économique (Lévi-Strauss) ou en termes de simple extension et raffermissement de la puissance du clan (Meillassoux). Certains (Perrin, Durkheim, Godelier, , etc.) y voient même la première véritable règle de droit, préexistant à la société et la fondant. Les néo-Kelseniens vont jusqu'à soutenir qu'il s'agit de la "norme fondamentale" chère à Kelsen, la première chose que l'humanité eût interdit, celle sur laquelle se structurent toutes les normes car en découlant, de proche en proche puis de loin en loin.

    Ce qui fonde donc notre société, tant sexuellement qu'économiquement, ce n'est donc pas l'interdiction de l'adultère, mais bien celle de l'inceste. Il s'agit d'une règle d'une grande puissance. Prenez les Chinois, elle perdure dans leur société jusqu'à interdire tout mariage entre deux personnes portant le même nom de famille, même si elles habitent à 4000 km l'une de l'autre et n'ont à coup sûr aucun lien de parenté... Cette règle immuable de la société chinoise, même la Grande Révolution culturelle prolétarienne de n'osa point la toucher.

    Pour en revenir à Reich et autres Marcuse, même si on admet (ce qui n'est pas mon cas) leur postulat selon lequel la propriété privée des moyens de production serait à l'origine du capitalisme, force est néanmoins de considérer que cette appropriation de la femme (comme moyen de production) dans les sociétés patriarcales reposait non sur la prohibition de l'adultère, mais bien sur celle de l'inceste. Une femme "vertueuse" n'apporte rien de plus, de point de vue social ou économique, à sa société qu'une femme qui le serait moins. En revanche, une femme "intacte" de contacts de ses parents en ligne directe ou collatéraux constitue une valeur d'échange indéniable. C'est ce capital-là qu'il fallait protéger dans les sociétés patriarcales, de manière à permettre son accumulation. Et c'est là qu'est née l'organisation capitaliste archaïque.

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