De la culture comme condition de la servitude volontaire

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Aucun ordre social ne tient par la seule vertu -si vertu il y a là- de ses seules productions matérielles, ni aucun pouvoir par la seule force de la répression. La société bourgeoise, le capitalisme (socialisé ou non) dépendent, comme les sociétés et les modes de production qui les précédèrent, et comme ceux qui les suivront si nous n'y mettons bon désordre, de la servitude volontaire des sociétaires et des producteurs, une servitude volontaire qui n'est acquise et garantie que par l'adhésion à une culture, exprimant une idéologie, et transmise par les moyens de communication et d'information (les media) du moment.

 

L'information, la culture, l'idéologie sont d'autant plus importantes aujourd'hui que la force de production essentielle au capitalisme post-industriel est la « compétence » théorique, le savoir, fait précisément d'informations, formant une culture, structurée par une idéologie. La reproduction de la force de travail nécessite une part croissante, et finalement hégémonique, d'éducation, de formation, de connaissances accumulées et organisées. Le capitalisme contemporain extrait sa valeur en exploitant le savoir, plus que la force physique, et constitue un nouveau prolétariat (le cognitariat, pour reprendre l'expression de la revue Multitudes) qui, détenteur de ses compétences théoriques, assure une production immatérielle constitutive d'une plus-value raflée par le capital comme il y a un siècle la plus-value constituée par la production matérielle.

Or le savoir et la compétence possédés par les cognitaires sont, contrairement à la production matérielle des prolétaires, reproductibles sans limite et transmissible sans perte : ce que je sais, je puis le transmettre sans pour autant l'abandonner, je puis le transmettre à quiconque a accès aux moyens que j'utilise pour le transmettre, et je puis le transmettre en toute gratuité, et inconditionnellement. D'où la permanence des tentatives du capitalisme de clore la propriété du savoir comme la propriété foncière fut enclose, et de privatiser les contenus de savoir disponibles sur les media électroniques (à commencer par l'internet). D'où aussi le caractère profondément subversif, et radicalement déstabilisateur, de l'usage de ces moyens pour généraliser la diffusion gratuite de tous les savoirs et de toutes les compétences possibles.

Il y a de l'entassement, de l'empilement, de la géologie dans la fabrication de la culture. La culture bourgeoise succède à la culture aristocratique, qui coexistait avec les cultures paysannes. Elle en hérite, et ne l'annihile pas. La fabrication de la culture est un processus, non un acte : la culture bourgeoise change, si elle ne progresse pas, de l'Encyclopédie à Disneyland. Le changement se fait de l'ambitieux vers le trivial, du révolutionnaire au redondant, de l'invention au bégaiement, de la création à la marchandise -mais il se fait, comme il peut, tant qu'il le peut. Depuis une trentaine d'années, cependant, la culture bourgeoise n'invente plus, ni n'accueille plus d'invention, et ce qu'elle produit d'apparente nouveauté n'est plus que le rafraîchissement de quelques vieilleries. La culture bourgeoise « remastérise » Victor Hugo en comédie musicale, elle ne produit plus de nouveaux Victor Hugo. Cet aboutissement autiste d'une culture enfermée en elle-même et en quelques gestes, toujours les mêmes, est la chance de ceux qui veulent en finir avec elle. Car même dans l'état où elle nous est rendue, cette culture reste indispensable au capitalisme.

Les formes de création artistique se sont, depuis la fin du XIXème siècle, libéralisées au sens le plus commun, le plus trivial du terme : elles se sont dissoutes dans une absolue équivalence entre elles, le tout équivalent au rien, Artaud valant Claudel pour peu que l'on trouve à vendre de l'Artaud comme (sinon autant) du Claudel, du fou comme du salaud, l'un et l'autre accueillis sur les étals des marchands de culture. Ce gigantesque équarrissage marchand de tout ce qui peut se créer, où tout ce qui a pu être créé peut être légitime pour peu que cela se vende, et n'est légitime qu'à cette condition, permet à quiconque de proposer « sa » création culturelle, à Bernard-Henri Lévy de se prendre pour Guy Debord et à John Armleder pour Marcel Duchamp, en même temps cependant que cela nous permet d'entendre, de loin, brouillée par le marché, quelque grande voix hurlante, ou de voir quelques grands traits furieux qui en d'autres temps eussent été tenus pour inexistants. Mais au bout du compte (et comptes il y a, essentiellement), tout étant également (ou peut s'en faut) accessible, tout se vaut -et ne vaut plus rien. Warhol avait réduit l' « art » à une image médiatique infiniment reproductible, et fort logiquement baptisé son atelier du nom de Factory (usine) : cela dit on ne peut mieux ce que cela produit.

Après trois siècles d'invention, la culture bourgeoisie aboutit ainsi à un néant fait de sa propre caricature, et du bégaiement de quelques unes des révoltes culturelles qui se dressèrent autrefois contre elle. Duchamp avait clos le cycle de l'art moderne il y a cinquante ans -ses épigones branchés, cinquante ans plus tard, n'ont plus fait un pas en avant, sauf, comme Pinoncelli, à le prendre au mot et à prendre les administrateurs de la culture au piège de leur snobisme patrimonial, en pissant dans un urinoir de porcelaine signé par le maître, ce qui valut au fauteur de miction d'être condamné pour « dégradation d'une œuvre d'art » - art dont l'auteur de l'œuvre avait pourtant proclamé la mort...

La culture bourgeoise, qui tenait ferme sur ses deux jambes, la patrimoniale et l'inventive, est désormais unijambiste : il ne lui reste plus que le patrimoine, qu'elle fétichise en autant de « journées » thématiques ou disciplinaires (de la musique, de la lecture, du cinéma, du patrimoine lui-même) que le calendrier productif lui en concède. Pour autant, l'unijambiste persiste à se vouloir montrer sur scène, et s'il n'y a plus d' « art » possible dans la culture bourgeoise ou en accord avec elle, le « marché de l'art » en tiendra lieu, qui se porte fort bien.  Car marché il y a : non l'hypothétique, mythique et mystificateur « marché libre » des libéraux mais un marché dont l'Etat est le garant, et les fonctionnaires culturels d'Etat les gardiens et les prébendiers. De la défense de l' « art contemporain » arrivé là où son néant le portait, vit tout un peuple grouillant de fonctionnaires de la culture, de professeurs d'université, de muséographes, d'apparatchiki divers, autour desquels, non moins grouillants, s'agitent galeristes et collectionneurs privés. La bourgeoisie cultivée de ce temps se pâme ou se gratte devant la nullité -mais cette nullité est empaquetée de discours, cette production muette tire bruyamment profit de son mutisme. Et tous, fonctionnaires ou « privés », vivent des étranges épousailles de l'incompétence salariée et du snobisme analphabète, encensent de pseudo-créateurs « faisant de l'art » (ou de l'anti-art, ce qui dans leur cas revient au même) comme l'on fait des affaires : en exploitant la crédulité, la bêtise ou l'inculture d' « amateurs » friqués (lesquels, en l'occurrence, n'ont que ce qu'ils méritent lorsqu'ils se retrouvent escroqués par plus malins qu'eux).

Le néant de l'art « contemporain », le bégaiement du patrimoine culturel, la réduction de la révolte artistique et culturelle (par quoi se mesure toute création culturelle ? Par le rapport affectif au monde qu'elle transmet) au profit que l'on peut en tirer un siècle après que les révoltés eussent été suicidés -bref, l'insondable vulgarité, aujourd'hui, de la culture bourgeoise, ne sauraient pourtant signifier autre chose qu'une espérance. Le champ culturel bourgeois est clos ? Le champ de l'invention est donc libre, hors de cet enclos. Hégel : « La frivolité et l'ennui qui envahissent ce qui subsiste encore, le pressentiment vague d'un inconnu, sont les signes annonciateurs de quelque chose d'autre, qui est en marche » (préface à la Phénoménologie de l'Esprit). Ce « quelque chose » ne viendra pas du « dedans » de la culture, d'où ne vient plus rien sinon la répétition, la réduction et la caricature de ce qui fut. Le « quelque chose d'autre qui est en marche » est en marche ailleurs, et nous avons à le faire marcher contre. On ne révolutionne sans doute pas l'art contemporain en pissant dans l'urinoir de Duchamp, mais cette miction nous dit tout de même l'essentiel de ce qu'il y a à dire de l'histoire artistique des deux siècles de la civilisation bourgeoise : qu'elle est close, qu'on peut tirer la chasse, s'essuyer et passer à autre chose, ailleurs -plus haut, plus fort et plus loin. Mieux vaut un « artiste » pissant dans une « œuvre d'art » qu'un critique se branlant devant.

 

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Commentaires

  • Et que dites-vous du théâtre contemporain, cher critique ? Ne pensez-vous pas qu'il semble de même nature que l'art conceptuel ? Ou bien serait-ce ce petit bout de carton dans la poche qui tout en tenant compagnie à vos clefs (et au reste) vous baillonne ?

  • Dire d'emblée que la culture a pour but de cimenter les éléments du corps social est plutôt effrayant; la culture s'adresse aussi et même au premier chef à l'individu. Il est donc normal qu'elle soit entièrement libre et soumise au régime libéral, même si l'accès à la culture est un droit qui doit reposer sur le principe d'égalité. Mais la production culturelle et le choix de telle ou telle forme culturelle n'ont pas à être dirigés et déterminés par l'Etat, même s'il n'est pas bourgeois, selon moi. Il faut juste obliger les employeurs à intégrer dans les salaires la part culturelle. Ensuite, l'Etat a fini son travail. Mais d'ici qu'il arrive déjà à obtenir une telle chose sans passer par le financement d'Etat de la culture elle-même (ce qui est évidemment la voie de la facilité et la ruse pour contrôler la culture à son profit)! La route est encore longue.

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