Se retrouver en prison, ce n’est pas se retrouver hors du monde, mais en son centre...

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Je retrouve dans mes archives un texte que j'avais rédigé en octobre et novembre 1999 à Champ-Dollon (Genève). Je n'y apporte que peu de modifications. Je n'en retranche rien. : "Se retrouver en prison, ce n’est pas se retrouver hors du monde, mais en son centre..."

Se retrouver en prison, ce n’est pas se retrouver hors du monde, mais en son centre, avec ce qu’il produit de pire (dealers, pédophiles, violeurs) mais aussi de plus commun, de plus conforme, au fond, à ses vraies règles et ses vraies lois : gardiens, assistants sociaux, infirmiers. aumôniers, flics et bureaucrates, évidemment, mais aussi chauffards, voleurs d’occasion, pratiquants du fétichisme de la propriété privée puisque s’appropriant celle d’autrui, petits ou gros commerçants de marchandises provisoirement interdites de commerce, ou dont l’Etat se réserve le monopole- meurtriers ordinaires (cocus vexés, jaloux frustrés, possessifs éconduits, cambriolés fauteurs de bavures...), immigrés clandestins en instance d’expulsion... le commun des mortels, en somme. Bref, se retrouver en prison, c’est se retrouver dans une Cour des Miracles gérée par l’Etat social, et d’où les miracles, par conséquent, se sont enfuis. Dans ce chaudron, les bruits du monde nous parviennent sans que nous puissions répondre à l’urgence qu’ils requièrent. Du moins avons nous le temps de les entendre, et d’en chercher le sens. Nous entendons, nous lisons, nous voyons -mais ne pouvons guère réagir, et moins encore agir. Au fait, le pouvons-nous réellement, lorsque nous croyons le faire « dehors », et que nous le faisons dans les règles ? Un mois, ou un an de prison, c’est un mois, ou un an, sans manifestations, sans réunions, sans séances de travail ; pour autant, est-ce un mois, ou un an, politiquement vide ? Là où le monde dont nous voulons changer se révèle le plus clairement à nous, c’est là où il croit nous priver le plus sûrement de toute possibilité d’agir sur lui -et à plus forte déraison, contre lui.

Et puis quoi ? Sommes nous si sûrs et si heureux de ce que nous faisons habituellement, qu’il nous faille en prendre le deuil lorsque nous ne pouvons plus le faire ? Sommes-nous si efficaces « dehors » que nous serions impuissants « dedans » ? Sommes-nous si libres dans la rue, au travail, en famille, dans nos organisations, qu’il nous faudrait prendre la prison pour l’ombre de cette lumière ? De quoi la prison nous ampute-t-elle politiquement ? Au fond, de rien, sinon de l’illusion d’agir.

Après tout, en prison, nous y sommes le plus souvent pour l’avoir choisi -ou à tout le moins, pour avoir choisi de faire ce qui nous y a conduit, ou de ne pas faire ce qui l’en aurait éloigné. Qu’il suffise parfois de « payer pour sortir » (ou ne pas entrer), et de payer au sens le plus trivial du terme, fait d’ailleurs de cette prison un résumé idéal de la société qui la produit : n’est libre que celui qui peut ou veut payer pour l’être, est enfermé celui ne peut ou ne veut payer pour éviter de l’être : la liberté est une marchandise, l’enfermement la punition pour n’en avoir pas été acheteur conforme.

Pour le reste, la prison est ici ce qu’elle est partout ailleurs : une formidable entreprise de captation du temps. Lorsque vous aurez dépouillé la prison de tout ce qu’elle a de stupidement, d’inutilement, de sadiquement vexatoire, vous la rendrez visible pour ce qu’elle est : la plus efficace et la plus évidente machine à voler le temps des hommes (et des femmes). « Dedans », nous nous acharnons à faire passer le temps, quand « dehors », nous nous acharnions à le retenir. Y avait-il mieux à faire dans cette prison-ci que tenter d’y poursuivre une réflexion entamée ailleurs, sur ce que signifie le temps qui passe, sur qui nous le vole, sur le projet de nous le réapproprier, et sur les moyens de ce projet?

 

** Guillaume Apollinaire, lettre à Lou, 29 décembre 1914 -Apollinaire parle de la caserne, mais cet enfermement vaut cet autre...
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Commentaires

  • Ce serait intéressant de savoir les raisons pour lesquelles tu t'es retrouvé enfermé dans les geôles du système capitaliste...

  • Dans les prisons, dans les cliniques psychiatrique (c'est encore pire) les fous, les malades ne sont pas a l'intérieur.
    Les fous, les criminels sont bien ceux dehors, qui gèrent un système qui crée tant de malheurs, qu'il lui faut des lieux, des excuses pour cacher sa honte et continuer ses crimes. Sa force? la peur qu'il tisse sans arrêt pour en recouvrir les consciences.

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