Ah, ça ira, ça ira, ça ira... oui,. mais où ? et quand ?

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Nous sommes le 14 juillet. Et, réflexe pavlovien de vieux gauchiste, on va évidemment vous parler, ici aussi, comme dans "Le Courrier" de ce matin, de révolution . On ne fait d'ailleurs plus, dans nos pays et nos villes qui en connurent quelques unes, qu'en parler. On pourrait vous parler d'autre chose, la date se prêtant pour nous à  bien des détours et à d'autres célébrations, mais c'est de quelque chose qui traîne dans nos armoires, dans nos histoires, dans nos familles et dans nos bibliothèques dont nous écrivons ici. Quelque chose qui a cela, et peut-être cela seul, en commun avec l'amour et avec la liberté, qu'on ne peut ni le faire ni en jouir seul.

On ne peut être libre qu'avec d'autres, mais on perd sa liberté dès qu'on n'est plus seul. Comment faire alors pour gagner ce que l'on ne peut gagner sans ce qui nous le fait perdre ?

Il ne devrait évidemment être question pour des socialistes  (et peu importe qu'ils se proclament réformistes ou rèvolutionnaires, puisqu'un réformisme "radical" (au sens étymologique du terme) sera toujours plus révolutionnaire qu'une rhétorique léniniste, d'adhérer de quelque manière que ce soit à  quelque projet néo-libéral que ce soit, mais il devrait leur revenir d'utiliser le mouvement par lequel le capitalisme lui-même s'attaque à  ses anciennes formes et à  son propre héritage, pour le pousser hors des limites que le capitalisme voudrait lui assigner. Nous n'avons pas à  nous transformer en défenseurs du salariat, de l'Etat, de la propriété privée, sous prétexte que ces vieux ennemis sont aujourd'hui attaqués par un nouvel ennemi. Le néo-libéralisme incendie le vieux capitalisme, et alors ? Notre tâche est de jeter de l'huile sur ce feu, non de l'éteindre... et il y a finalement deux manière d'accompagner le capitalisme : celle de la social-démocratie, qui l'accompagne comme Leporello accompagne Don Giovanni ; celle d'une gauche renouvelée, qui l'accompagnerait comme le loup accompagne le petit Chaperon Rouge...Ce qui n'avait déjà  plus grand chose de socialiste a désormais cessé de l'être. Ceux qui, « à  gauche » ou à  l' « extrême-gauche », ont eux-mêmes réduit leur projet révolutionnaire à  n'être plus que le sauvetage des acquis du réformisme social-démocrate et démocrate-chrétien, sont les héritiers de plus d'un siècle et demi de révolutions trahies, de révoltes inabouties, d'insurrections détournées. Comptables de ces échecs, les voilà  au surplus conservateurs de leurs scories, et de cela même qu'ils prétendaient vouloir dépasser : l'économie keynésienne, le réformisme bernsteinien, l'éthique wéberienne bornent désormais l'horizon des héritiers de Lénine, Staline, Trotsky, Mao et Guevara. Quand la social-démocratie n'est même plus capable d'être social-démocrate, c'est la gauche révolutionnaire qui reprend de ses mains le lumignon du réformisme étatiste. Mais pour en arriver là , il aura fallu tout de même écraser Cronstadt et l'Ukraine de Makhno, la Catalogne libertaire, les Conseils ouvriers allemands, italiens, polonais, tchèques et slovaques. Il aura fallu trahir les révolutions cubaine et algérienne, ossifier la révolution chinoise, assassiner Spartakus, mercantiliser Mai 68. La « gauche qui résiste » résiste surtout à  sa propre mémoire : elle est une formidable revue des échecs de tous les pouvoirs issus, ou affirmant l'être, de toutes les révolutions du siècle. L'ordre capitaliste a résisté à  toutes ces révolutions ; le projet révolutionnaire, lui, a failli succomber sous les mains des révolutionnaires vainqueurs, et les bottes de leurs flics. Mais si depuis la Commune les révolutions ont échoué, leur répression n'a vaincu que pour un temps : la Révolution a survécu aux révolutions triomphantes et les forces révolutionnaires aux révolutionnaires au pouvoir. Partout, et à  chaque fois qu'apparemment les révolutions furent défaites, sont nées de leur défaite même de nouvelles volontés révolutionnaires, de nouvelles forces révolutionnaires, un nouveau désir de révolution. La révolution est moins une vieille taupe qu'un phénix sans âge. Jamais le déroulement de l'histoire n'est conforme aux volontés de ceux qui croient la faire et sont faits par elle, ne faisant que la suivre, feignant d'être les organisateurs de cette chose qui les dépasse. Les dirigeants sont dirigés, les leaders sont conduits, les chefs suivent, et le divorce est absolu entre le discours sur la réalité et la réalité elle-même : si celle-ci ne semble pas se venger de celui-là , c'est qu'elle est trop occupée à en rire. Vive le 14 Juillet, citoyennes et citoyens !

Lien permanent Catégories : Politique 3 commentaires

Commentaires

  • La révolution française ?, c'est celle des bourges qui sont devenus calife a la place du calife.

  • La révolution ? Tout a déjà été dit: La ferme des animaux, G. Orwell, 1945

  • Je ne suis pas d'accord avec vous sur tout, mais c'est un sujet intéressant.

    "On ne peut être libre qu'avec d'autres, mais on perd sa liberté dès qu'on n'est plus seul."

    C'est inexact selon moi. Il est possible d'être libre en étant seul et il est possible d'être libre en n'étant plus seul. Encore faut-il s'entendre sur la notion de liberté.

    En fait, nous ne sommes pas d'accord semble-t-il sur le sens donné à certains termes. En outre, vous opposez ce qui n'est pas forcément en opposition.

    Tout d'abord - et sans encore traiter de la question de fond - le terme "néolibéralisme" est corrompu et galvaudé, si tant est qu'il est même un sens. Pourquoi ne pas le remplacer par "libéralisme"?

    Enfin je trouve un peu navrant d'opposer constamment et avant toute chose la gauche à la droite, le socialisme au libéralisme, l'individualiste au collectiviste. Certes, les différences sont là, mais j'y vois avant tout un réflexe (de Pavlov) manichéen qui fige notre manière de penser et catégorise le penseur. Il ne sert à rien, ou du moins le monde ne s'en porte pas mieux, de vouloir sans cesse confronter les "deux camps". Cela me fait penser à doctrine Jdanov de 1947 (du nom du 3e secrétaire du Parti communiste de l'Union soviétique) qui réduisait la conception du monde en deux camps: les forces impérialistes, dirigées par les États-Unis, et les pacifistes, menées par l'URSS. Il n'y a donc rien de nouveau ni d'utile à s'obstiner à opposer encore et toujours les "socialistes" aux "capitalistes". Du moins, ce n'est à mon avis pas le bon départ pour arriver à "dépasser le capitalisme" comme certains le souhaitent. Beaucoup se contentent d'affirmations creuses et d'expressions encourageantes sans pourtant que cela se fonde sur quelque chose de concret (et cela est observable à gauche et à droite, même si la palme revient à l'union démagogique du "centre") Il serait plus utile de chercher des solutions aux problèmes actuels sans rester prisionnier de son orientation politique ni faire dans le sensationnel.

    "Notre tâche est de jeter de l'huile sur ce feu, non de l'éteindre..."

    Votre plan n'est pas très encourageant.

    "La révolution est moins une vieille taupe qu'un phénix sans âge."

    Les termes "néolibéralisme" et "révolution" ont pourtant cela en commun que le premier est péjoratif et le second est mélioratif (et non moins galvaudé). Il serait plus réaliste de chercher à améliorer les choses, mais il n'y a pas forcément besoin d'une révolution. Une évolution suffit.

    L'indignation et la révolution reposent forcément sur l'espoir de pouvoir encore changer les choses et je souhaiterais pouvoir encore ressentir une telle énergie. Malheureusement, l'indignation ressemble à de la consternation chez moi. Ce n'est pas par indifférence, bien au contraire. Uniquement parce que l'espoir s'est envolé. Ma révolution est intérieure et s'exprime par un abbatement profond lorsque j'y pense trop. :-) J'admets ressentir parfois un petit frisson d'excitation et d'envie en voyant tous ces gens s'indigner face aux injustices de ce monde. Et puis, la suite montre qu'il suffit d'un mondial de foot ou d'une grillade pour faire oublier aux plus intentionnés leurs rêves révolutionnaires. M'enfin, à vous lire, vous semblez doté d'une grande vitalité que j'admire et j'espère sincèrement que l'un de vos prochains billets saura réveiller en moins l'espoir tant attendu. :-)

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