Au prétexte du choix d'un directeur de la Comédie...

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Le saltimbanque et le gestionnaire

Au prix de quelques chaos, la Fondation d'Art Dramatique va désigner incessament sous peu le prochain directeur de la Comédie, qui accompagnera le premier théâtre genevois jusqu'à l'aboutissement du projet de Nouvelle Comédie. C'est l'occasion, ou le prétexte, de s'interroger sur les rapports étranges que peuvent entretenir artistes et créateurs avec les institutions qui rendent leur travail public, et avec les gestionnaires de ces institutions - les « gestionnaires de la culture », puisqu'il paraît qu'il en faut. Ont-ils quelque chose à se dire, le saltimbanque et le directeur ? Ils ont en tout cas quelque chose à faire ensemble : on appelle cela de la culture.  Il arrive même que l'on prétende appeler cela de la création culturelle. C'est en tout cas cela, et rien d'autre,  qui  compte,  à la Comédie de Genève comme dans n'importe quelle institution culturelle. Le reste, les péripétie clochemerlesques du Nème épisode de la concurrence ville-canton dans le champ de la culture ?  « Rien que de très subalterne », dirait De Gaulle. Dans un théâtre, c'est le saltimbanque qui compte, pas le directeur.

Gestionnaires de vent

L'artiste, l'institution : il faut bien admettre que l'un a besoin de l'autre, mais pour faire quoi ? Sans les créateurs, les institutions culturelles ne seraient que des lieux morts, de lourdes machines tournant à vide pour ne rien produire, ni même reproduire. Mais sans ces institutions, sans ces lieux, qui verrait, écouterait, jugerait le travail de l'artiste ?  Il lui faut un lieu où parler, il faut à l'institution peupler les lieux dont elle dispose, faire que ces lieux soient habités, hantés, qu'y résonnent d'autres bruits que ceux de leur administration. Sans ces lieux, les créateurs sont sans écho ; sans les créateurs, ces lieux sont sans bruit. L'artiste et l'administrateur ne sont pas fait pour s'entendre, mais l'un est inaudible sans l'autre, qui est inutile sans l'un...   Cela veut-il dire qu'ils sont faits pour se comprendre ? ce serait trop demander. Ils sont faits pour travailler ensemble, et c'est déjà beaucoup exiger d'eux.  Mais s'il y a une chose que la culture et l'amour ont en commun, c'est bien de ne pouvoir se faire qu'à plusieurs. Les gestionnaires des institutions culturelles ne sont pas des gestionnaires de la culture, précisément parce que dans ces lieux, par ces institutions, il est permis aux artistes de témoigner de leur ingratitude. Car l'artiste est ingrat. Il ne remercie pas, l'artiste. Il serait même assez habitué à cracher dans la soupe, l'artiste. Mais s'il ne le faisait pas, quel goût aurait-elle ? En aurait-elle même un, sinon celui du brouet de la culture officielle ? Une institution culturelle, est-ce autre chose que le moyen de pomper du fric pour en faire du vent ? Et gérer cette institution, est-ce faire autre chose qu'organiser cet heureux racket qui permettra de dire qu'un autre monde est possible grâce à l'argent du monde réel, et de faire payer le monde tel qu'il est pour qu'il s'entende dire comment il devrait être ? Ce que les directeurs de théâtre, de musée, d'opéras, ont à gérer, ce que les pouvoirs publics ont à subventionner, est ce qu'il y a de moins gérable et de moins rentable. Et l'artiste est  là pour dire à qui l'accueille et qui le paie que la culture, les institutions culturelles, les lieux culturels, ne seront jamais peuplés que par des hommes et des femmes incommodes, ingrats, insatisfaits, revendicatifs, bref : ingérables. Et que ceux qui espéreraient les « gérer » feraient mieux de ne gérer que du patrimoine et des archives. Ce qui fait vivre les institutions culturelles, ce qui les justifie, est précisément ce que tous les codes sociaux nous apprennent à ne pas faire. à ne pas dire, à ne pas montrer : « La liberté de l'art, son indépendance vis-à-vis de ce que l'on exige de lui, se fonde dans l'idée d'une société libre et anticipe en un certain sens sa réalisation » (Adorno). La Comédie de Genève aura un nouveau directeur, et peu importe qui l'aura désigné, et comment. La seule chose qui importe est de s'assurer que dans l'espace qu'il « dirigera »  toute la place sera donnée à ce qui toujours échappera à la gestion. 

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