Sade et Chessex sous préservatifs

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Hypocrisie et promotion : lisez couverts

Le dernier opus, posthume, de Jacques Chessex, sera vendu en Suisse sous cellophane, et agrémenté d'un avertissement « réservé aux adultes ». On ne sait pas ce qu'il vaut (ce qu'on en a lu nous laisse quelque peu incertain), mais on sait ce que valent les explications de son diffuseur suisse, Diffulivre, justifiant la pose d'un préservatif autour du « Dernier crâne de M. de Sade » par le risque d’un procès : rien du tout. Mettre le Sade de Chessex sous emballage plastique, quand Sade lui-même est en vente libre dans toutes les bonnes librairies et la plupart des mauvaises, relève soit de l'hypocrisie, soit, plus subtilement, de la promotion marchande. Rien de tel en effet que répandre une odeur de souffre sur ce qui ne la mérite pas, ni ne promet d'être un chef-d’œuvre de l'écrivain vaudois, pour le hausser à l'étage des écrivains maudits, tout en accordant au chaland la fugace illusion d’une héroïque transgression…

Lisez Sade
« Réservé aux adultes », le bouquin de Chessex sur Sade ? C'est faire grand cas de la sagacité des adultes, et cultiver pas mal d’illusions sur le goût de leurs cadets pour les lectures corsées, quand ils pourront trouver sur internet bien pire et bien plus mauvais, à tous points de vue, que ce que Chessex ou Sade pourraient leur réserver. Le Divin Marquis n'a d'ailleurs pas eu beaucoup de chance avec ceux qui se sont emparé de lui ou de son œuvre : si les surréalistes surent en faire bon, c'est-à-dire subversif, usage, Pasolini fit des « 120 journées de Sodome » son plus mauvais film, et la cohorte est innombrable de ceux qui se revendiquent de Sade en n'étant que les héritiers de Max du Veuzit. On ne sait pas si l'œuvre posthume de Chessex, qui nous narre les deux dernières années de la vie du Marquis et les tribulations de son crâne, vaut l'excès d'honneur ou d'indignité de son emballage commercial, mais on se dit qu'il nous faudra trouver mieux que cette piètre comédie pour célébrer comme il se doit, en 2014, les deux siècles de la mort de Sade, deux ans après avoir célébré les trois siècles de la naissance de Rousseau. Deux révolutionnaires, chacun à sa manière -mais si les deux prenaient leur pied à la fessée, Jean-Jacques en la recevant, Donatien-Alphonse-François en la donnant, le premier définissait le Contrat social quand le second, Manifeste des désobEissants à lui tout seul, prônait de s'en affranchir. Un socialiste et un nihiliste, donc... répondant chacun à sa manière à la question d'Eugénie, de La philosophie dans le boudoir : « Je voudrais savoir si les moeurs sont vraiment nécessaires dans un gouvernement, si leur influence est de quelque poids sur le génie d'une nation »... et Sade de s'interroger, plus loin (« Français, encore un effort si vous voulez être républicains ») : « je vous demande si elle est bien juste, la loi qui ordonne à celui qui n'a rien de respecter celui qui a tout »... Ce n'est pas le dernier Chessex qu'il faut lire, c'est Sade.

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Commentaires

  • Vous ne pouvez pas dire "oeuvre", plutôt qu'"opus" comme font les crétins qui se soumettent au mode même en manière de langage ?

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