« Art Basel » : Le lard de l'art (lundi, 14 juin 2010)

Mercredi s'ouvre la 41ème édition de la plus importante foire artistique au monde : « Art Basel ». Deux guerres mondiales et, entre-deux, une crise économique mondiale ont permis à la Suisse, grâce à sa neutralité, sa stabilité politique, la force de sa monnaie, son secret bancaire et à quelques autres facilités (ses ports-francs, par exemple)  de prendre sur le « marché de l'art » une place comparable à celle qu'elle a prise dans  le système financier. La Suisse est donc l'un des centres du commerce de l'art, puisque l'art, comme tout le reste dans une société marchande, est un commerce -non plus un commerce avec l'indicible, mais plus trivialement, un commerce avec des commerçants...  « Art Basel », où les ventes vont se chiffrer en dizaines de millions de francs, est une foire, ce qui dit déjà presque tout d'un moment où l'art est réduit à son lard -l'argent qu'on peut en tirer et celui qu'on peut y investir, et de la place que fait, ou que laisse, à la création artistique le dispositif idéologique en lequel nous nous mouvons, et duquel nous tentons, malaisément, de nous extraire.

fount.jpg E Viva Pinoncelli !

Le gigantesque équarrissage marchand de tout ce qui peut se créer pour peu que cela se vende, ce qui permet, entre autres illusions, à John Armleder de se prendre pour Marcel Duchamp et au Mamco pour autre chose qu'une annexe du Rotary, aboutit à  ce que tout se vaut, puisque ne vaut qu'en valeur d'échange, et ne vaut plus rien d'autre que ce qu'on le paie. Warhol avait réduit l' « art » à une image médiatique infiniment reproductible, et fort logiquement baptisé son atelier du nom de Factory (usine) disant ainsi on ne peut mieux ce que cela produit. Après trois siècles d'invention, la culture bourgeoisie aboutit ainsi à un néant fait de sa propre caricature, et du bégaiement de quelques unes des révoltes culturelles qui se dressèrent contre elle. Duchamp avait clos le cycle de l'art moderne il y a trois quarts de siècle ans -ses épigones branchés n'ont plus fait un pas en avant, sauf, comme Pinoncelli, à le prendre au mot en pissant dans un urinoir de porcelaine signé par le maître, ce qui lui valut d'être condamné pour « dégradation d'une œuvre d'art » - cet art dont l'auteur de l'œuvre avait proclamé la mort.. Pour autant, s'il n'y a plus d' « art » possible dans la culture bourgeoise ou en accord avec elle, le « marché de l'art » en tiendra lieu, qui se porte fort bien, Art Basel en témoignant année après année. Mais si marché il y a,  c'est un marché dont l'Etat est le garant, les appareils culturels d'Etat les gardiens et les subventions d'Etat la nourriture. De la défense de l' « art contemporain » arrivé là où son néant le portait, vit tout un peuple grouillant d'apparatchiki divers, autour desquels, non moins grouillants, s'agitent galeristes et collectionneurs privés. Les happy few se pâment ou se grattent devant une nullité empaquetée de discours, tout ce petit monde vivant des étranges épousailles de l'incompétence et du snobisme en encensant de pseudo-créateurs « faisant de l'art » comme on fait des affaires. Mais l'insondable vulgarité marchande de la culture bourgeoise ne saurait signifier autre chose qu'une espérance. Hégel : « La frivolité et l'ennui qui envahissent ce qui subsiste encore, le pressentiment vague d'un inconnu, sont les signes annonciateurs de quelque chose d'autre, qui est en marche » (préface à la Phénoménologie de l'Esprit). Ce « quelque chose d'autre » ne viendra pas du « dedans » de la culture, d'où ne vient plus rien sinon la répétition, la réduction et la caricature de ce qui fut. Le «quelque chose d'autre qui est en marche» est en marche ailleurs, hors de cette « culture » où les peintres peignent pour des peintres l'impossibilité de continuer à peindre, où les écrivains écrivent pour des écrivains des livres sur la douleur d'écrire, où les musiciens composent pour d'autres musiciens des musiques faites d'échantillons d'autres musiques. On ne révolutionne sans doute pas l'art contemporain en pissant dans la Fountain de Duchamp, mais cette miction nous dit tout de même l'essentiel de ce qu'il y a à dire de l'histoire artistique de ce dernier siècle de la civilisation bourgeoise : qu'elle est close, qu'on peut tirer la chasse, s'essuyer et  passer à autre chose, dès lors qu'on aura enfin cessé de prendre des enculeurs de mouche pour des séducteurs priapiques.

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