Bagagistes de l'aéroport de Genève : Les leçons d'une grève (mercredi, 20 janvier 2010)

Après dix jours de grève, les bagagistes de l'aéroport de Genève ont fait plier leur employeur (Swissport), contraint le gouvernement à intervenir, et mis en lumière les conséquences des politiques d'entreprise et de site menées par l'Aéroport, les entreprises privées qui y agissent et les autorités cantonales, politiques qui se résument en un mot, à la fois invocation religieuse et mot d'ordre politique : la concurrence. Les grévistes n'ont pas obtenu tout ce qu'ils demandaient, mais ils ont obtenu beaucoup plus que ce que prétendait leur laisser leur employeur, et le syndicat croupion qu'il avait hérité de Swissair -et utilisait comme Swissair : une nouvelle convention collective de travail, la suppression des réductions de salaire en cas de maladie, 190 francs d'augmentation de traitement pour les portefaix et quarante francs pour tous les autres employés de Swissport. Qui se plaint : c'est un million de plus à débourser par an. Pour une entreprise multinationale dont le chiffre d'affaire se situe autour des deux milliards, et dont on se doute bien que les patrons gagnent bien plus en un an que le million que les 300 employés genevois de Swissport vont, modestement, se partager.

Portefaix portefeux
Les portefaix de l'aéroport ont été les portevoix d'une volonté de lutte avec laquelle, rapidement, toute la gauche genevoise s'est solidarisée. D'une lutte pour des conditions de travail et de rémunération du travail qui atteignent au moins le minimum qu'on est en droit d'atteindre dans une ville comme Genève, pour un travail aussi dur que celui effectué par les portefaix de Cointrin : 3700 francs de salaire par mois après sept ans d'ancienneté, c'est ce que touchait un chef d'équipe de Swissport. On repose alors une question qu'on a déjà posée : combien gagnent ceux qui qualifient de "flibustiers" des travailleurs qui revendiquent une augmentation de salaire de 250 francs par mois ? La presse locale a rendu compte, jour après jour, de la grève, mais aussi des réactions furibardes qu'elle a suscité, de la qualification de "flibustiers" accolée aux grévistes et aux syndicalistes par l'éminence grise d'un Conseiller d'Etat à l'affirmation, constamment réutérée et constamment fausse, que la grève "brisait la paix du travail" (la grève est un droit constitutionnel dans ce pays, la "paix du travail" ne l'exclut que si une convention collective l'exclut, et cette exclusion ne s'applique au'aux organisations syndicales, pas aux travailleurs). Bref, la première leçon de la grève, c'est la possibilité de la grève elle-même, le droit de la faire, la légitimité de la poursuivre. La deuxième leçon, c'est celle qui met en évidence la partialité d'une entreprise publique (l'Aéroport) et du gouvernement, partialité conjuguée à de récurrentes protestations de neutralité : "cette grève, ça n'est pas notre affaire, ça concerne Swissport, entreprise privée". En conséquence et en incohérence de quoi : on envoie la police contre les grévistes, et, à la matraque, contre les syndicalistes, on utilise les pompiers de l'aéroport pour tenter de casser la grève, et on laisse Swissport organiser un pont aérien pour amener de Bâle et Zurich des employés chargés de faire le boulot des grévistes.
Troisième leçon de la grève : les entreprises publiques (l'Aéroport de Genève en est une) ne se distingue plus des entreprises privées que par une chose : le rapport de force politique les fait plier. Pour le reste, les maître-mots sont les mêmes dans ces entreprises publiques que dans les entreprises privées à qui elles sous-traitent des tâches qu'elles pourraient effectuer elles-mêmes, mais qui, si elles les effectuaient elles-mêmes, risqueraient de réduire leurs bénéfices. Ces maîtres mots sont : rentabilité, concurrence, flexibilité. Qu'ils soient ceux des patrons privés relève de la pure logique : c'est bien en faisant suer le burbous, le bleu de travail ou le costard qu'on rémunère les actionnaires. Qu'ils soient devenus ceux des entreprises publiques (l'Aéroport, dans le cas qui nous occupe, mais aussi la poste, les CFF, les TPG, les services industriels...) témoignait on ne peut plus clairement de la dilution de la gauche gestionnaire dans la culture (intensive et extensive) du profit à tout prix. Et qu'une grève comme celle de l'aéroport ait réveillé la gauche genevoise n'aura pas été le moindre de ses mérites.

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