Présidentielle française : Bis repetita (non placent) (lundi, 11 avril 2022)

Capture d’écran 2022-04-11 011943.jpgEn France, la campagne électorale qui n'a pas eu lieu a accouché d'un résultat finalement d'autant plus étrange qu'il était annoncé : la surprise, c'est qu'il n'y a pas eu de surprise, sinon dans le détail des résultats. La guerre en Ukraine, la pandémie ont contraint la campagne, l'urgence climatique en a été absente.  Macron voulait un duel de second tour avec Le Pen, il a tout fait pour l'avoir, il l'a. Le Pen voulait se retrouver face à Macron, elle s'y retrouvera, malgré Zemmour, et il n'aura sans doute manqué qu'une semaine à Mélenchon pour la rattraper et se retrouver face à Macron en récupérant une par supplémentaire de l'électorat des autres candidats de gauche ayant refusé de se retirer -et se retrouvant donc responsables de l'échec du seul candidat qui aurait été capable d'éviter à la gauche de se retrouver à devoir voter Macron pour éviter Le Pen. C'est dommage : un débat entre Macron et Mélenchon, ça aurait eu une autre gueule que celle qu'aura probablement le débat entre Macron et Le Pen. 12 candidat.e.s se présentaient aux Français. Cinq disaient espérer se retrouver au deuxième tour, trois pouvaient réellement l'espérer, et hier soir, ils totalisaient ensemble près des trois quarts des suffrages, les deux partis de gouvernement qui se sont succédé à la tête de la France ne totalisant, ensemble, que moins de 7 % des suffrages... La campagne officielle débute le 15, la campagne réelle a commencé hier soir. Puis, ce sera, en juin, une sorte de troisième tour, les élections législatives, le président ou la président.e élu.e ayant besoin d'une majorité parlementaire.

"Nous savons pour qui nous ne voterons jamais"

On avait annoncé que l'abstention serait massive à la présidentielle française.  Qu'elle battrait des records. Que les abstentionnistes formeraient le plus grand parti de France, alors qu'ils ne forment rien, par définition (si on conteste le scrutin, on vote blanc ou nul, mais on vote). Alors, Massive, vraiment, l'abstention hier ? Elle est certes un peu supérieure à celle des présidentielles d'il y a cinq ans, mais reste à un niveau qui susciterait, par sa modestie, l'enthousiasme des commentateurs suisses s'il pouvait être celui d'élections en Suisse -il est vrai qu'ici, on vote tous les trois mois sur tout ce sur quoi on veut voter quand on a lancé un référendum ou une initiative. L'abstention en France, hier, reste inférieure à celle de la plupart des démocraties représentatives (ce la Suisse n'est qu'à moitié). Au deuxième tour de l'élection du gouvernement vaudois, l'abstention a été des deux tiers de l'électorat (37,6 % de participation) alors que les deux camps battaient les rues et les places pour mobiliser leur électorat.

Macron, Le Pen et Mélenchon étaient déjà candidats il y a cinq ans, et tous les trois font un meilleur résultat qu'il y a cinq ans. Mi-décembre, les intentions de vote se situaient autour de 24 % pour Macron, de 17 % pour Pécresse, de 14,5 % pour Le Pen et Zemmour, de 8,5 % pour Jadot et Mélanchon, de 4,5 % pour Hidalgo. Moins de trois mois plus tard, au moment où, enfin, il se déclarait officiellement candidat par une lettre aux Français parue dans la presse régionale, Emmanuel Macron ascendait à 28 %, voire 31 %, et tous ses concurrents avaient reculé sauf Martine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon : Vladimir Poutine était entré dans le jeu électoral français.

Trois candidats avaient, d'une manière ou d'une autre, plus ou moins explicitement, exprimé leur admiration, ou au moins leur "compréhension" pour Poutine, mais un seul, Zemmour, l'a payé : Mélenchon (pour qui la Russie n'était pas "dans une posture agressive") se retrouve deux points au-dessus de son score de 2017 et Le Pen (qui avait rencontré Poutine et considérait qu'il avait fait "émerger un nouveau monde") a effacé la perte d'une partie de son électorat potentiel au profit de Zemmour, qui se rêvait en "Poutine français" et se retrouve largué à 7 % des suffrages. De toute évidence, les Français ne tiennent pas rigueur à Macron d'avoir échoué dans ses efforts de négociation avec Poutine, et lui savent même gré d'avoir tenté d'éviter la catastrophe. Le réflexe légitimiste, le "rassemblement derrière le drapeau" a joué dans les premières semaines de la guerre, et au final, Macron dépasse de plus de trois points  son score du premier tour de 2017 : en temps de crise, on ne change pas de chef -s'il a failli, on lui règle son compte une fois la crise passée. S'il n'a pas failli aussi, d'ailleurs : Clémenceau est en France l'homme de la victoire de 1918, il perd le pouvoir une fois la paix revenue. Et un quart de siècle plus tard, Churchill subit le même sort, avant même la fin de la guerre. Et De Gaulle claque la porte de Matignon six mois après la capitulation de l'Allemagne.

La campagne pour un deuxième tour qui est bien loin d'être joué (un sondage ne donnait hier soir Macron vainqueur qu'avec 52 % des suffrages, quand il en avaient obtenu 66 % il y a cinq ans) a commencé hier soir. La plupart des candidates et candidats battus ont appelé à voter Macron aux deuxième tour pour faire barrage à l'extrême-droite, mais aucun d'entre elles et eux n'est propriétaire de son électorat. Zemmour a certes appelé à voter pour Le Pen (qu'il qualifiait de "femme de gauche") mais vraisemblablement en espérant sa défaite, condition de la recomposition de la droite de la droite qu'il appelle de ses voeux. A gauche, Mélenchon, Jadot, Hidalgo, Roussel ont appelé, sinon à voter pour Macron, du moins à voter contre Le Pen, ce qui dans le jeu à somme nulle d'un vote à la majorité absolue revient strictement au même.

"Nous savons pour qui nous ne voterons jamais" :  "il ne faut pas donner une seule voix à Madame Le Pen", a martelé Mélenchon dans son remarquable discours d'hier soir, avouant sa déception quant au résultat qui le met en troisième position . En même temps, comme dirait Macron, Mélenchon disait sa fierté d'avoir réussi à construire un "pôle populaire" à partir duquel une gauche nouvelle pourra se reconstruire. Comme elle n'a d’ailleurs jamais cessé de le faire. Là, en France, aujourd'hui, la gauche n'a plus le choix. La droite démocratique non plus, d'ailleurs. Les candidats des deux partis de gouvernement autour desquels la vie politique française tourne depuis cinquante ans font, ensemble, autour de 7 % des suffrages. Et il manque 1 % des suffrages à Mélenchon pour qu'il soit au deuxième tour : des suffrages qu'il aurait certainement obtenus si les candidats du PC, Fabien Roussel, et du PS, Anne Hidalgo, s'étaient retirés en sa faveur plutôt que de faire de la figuration au premier tour et de devoir appeler à voter pour Macron au second.

La gauche pèse, au premier tour, un peu plus de 30 % des suffrages si on ne tient pas compte de l'électorat de gauche qui a voté pour Macron. 30 %, c'est peu, pour la France. C'est assez pour rendre nécessaire sa recomposition, et assez pour que les "Insoumis" de Mélenchon en soient l'élément central, quand tous les autres partis tombent en dessous des 5 %, et que le PS est même tombé en-dessous de 2 % alors qu'il domine à gauche les régions et les municipalités des grandes villes. La recomposition, la reconstruction de la gauche française est d'autant plus urgente que  l'extrême droite pèse presque un tiers de l'électorat des présidentielles... Et le GIEC ne donne que trois ans pour agir efficacement contre le dérèglement climatique. Trois ans : deux ans de moins qu'un mandat présidentiel français...

Comme disait Mélenchon hier soir, quand il prenait acte de sa troisième place annoncée, "la lutte continue"...

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