"Il neige sur Genève en cette nuit du 1er avril 2022, plus de deux cent personnes dorment dehors" (lundi, 04 avril 2022)

Capture d’écran 2022-04-03 034032.jpgPoison d'Avril

Vendredi 1er avril : il neige sur Genève. Vendredi 1er avril : plus de 200 personnes, sans logement ni revenu, se retrouvent à la rue : les hébergements ouverts pendant l'hiver ont fermé le 31 mars, comme ce fut déjà le cas en 2021, et la Ville de Genève, qui assure l'essentiel de l'hébergement des sdf, n'a pas reçu les moyens de le prolonger toute l'année.  "Cela suffit !", écrit le Conseiller d'Etat Thierry Apothéloz,  "en colère de savoir que près de 200 personnes sans-abris se retrouvent à la rue, en raison d’un jeu néfaste d’un « qui bouge, perd » entre les communes et la Ville de Genève". Il faut "agir tout de suite", affirme Thierry Apothéloz qui va proposer au Conseil d’Etat de" répondre aux besoins des associations en faisant une avance et la facture de ces prestations communales sera envoyée en bonne et due forme aux 45 communes, à moins qu’elles se décident immédiatement à exercer cette compétence qui est la leur". L'une d'entre elle, celle de Genève, n'y a pourtant jamais rechigné... Mais pas question pour le canton de payer : "des millions de francs dorment dans les coffres des communes", écrit le Conseiller d'Etat ? Oui, et près d'un milliard de recettes excédant les prévisions est arrivé dans ceux du canton... Dans l'urgence, se renvoyer obstinément la balle des charges et des compétences est un exercice lamentable, où l'odieux le dispute à l'indécent.  Un poison d'avril. La loi cantonale charge les communes de l'hébergement des sans-abris, et tant que la loi n'a pas changé, qu'elle n'impose pas aussi au canton une part de cette charge, c'est bien à elles, à elles toutes et pas seulement à la Ville de Genève, d'assumer cette tâche, mais la loi cantonale garantit aussi à toute personne la couverture de ses besoins vitaux (avoir un toit est un besoin vital...) et enjoint au canton et aux communes de collaborer pour répondre à cette exigence en délivrant des prestations inconditionnelles, à toutes celles et tous ceux qui en ont besoin. Le canton ne peut donc se tenir quitte d'agir, même si, sur le terrain, ce sont les communes qui doivent d'abord le faire. Toutes les communes.

Une Lettre ouverte au Président de l'Association des communes genevoises et aux élu.e.s des communes a été lancée par Anouk Dunant Gonzenbach; Maurice Gardiol; Jean-François Duchosal; Denise Mützenberg. Vous en trouverez le texte intégral sur https://virusolidaire.ch/et vous pouvez la signer en envoyant un courriel à  courrier@virusolidaire.ch

Un tsunami qui n'a rien d'une catastrophe naturelle, et tout de la non-assistance à personne en danger

Le sdf, ce n'est plus la bonne vieille figure du clodo, de Boudu. D'abord parce que c'est de plus en plus souvent UNE sdf. Ensuite parce que la bascule dans la précarité absolue menace désormais presque tout le monde. Des gens entrent dans la pauvreté, d'autres en sortent, la population pauvre se renouvelle constamment, mais quand survient une crise comme celle provoquée par la coronapandémie ce renouvellement se fait par l'accroissement : la crise empêche de sortir de la pauvreté celles et ceux qui sans elle auraient pu en sortir, et y plonge une population nouvelle : auto-entrepreneurs, faux indépendants, petits commerçants, intermittents, intérimaires, employés de secteurs particulièrement frappés par la crise (l'hôtellertie-restauration), employé.e.s de maison...

L'Université de Genève, commanditée par le Département municipal (Ville de Genève) de la cohésion sociale, a publié une étude sur le "sans-abrisme", l'offre d'hébergement d'urgence, les besoins non satisfaits et les moyens de les satisfaire et d'améliorer le dispositif existant. L'étude (disponible sur https://www.unige.ch/lejournal/files/2216/3352/3565/Rapport_BesoinsHU_final.pdf) évalue à 730 le nombre de sans--domicile-fixe, dont un tiers de femmes, mais les associations actives sur le terrain (qui assument une part  importante de l'hébergement d'urgence et sont subventionnée par la Ville pour cela) l'évaluent plutôt à au moins 800 et jusqu'à un millier. De toute façon, c'est bien plus que ce que le dispositif existant peut assumer. L'ampleur de cette population varie en fonction des flux migratoires et du nombre de places d'accueil, dont le besoin minimal est d'environ 400. Toujours selon l'étude, 87 % des sdf genevois n'ont pas de statut de résidence, la majorité est à la rue depuis plus de six mois et est exclue des prestations sociales normales (et normées). Quant aux 13 % de sdf qui ont un statut de résident, et ont donc droit à ces prestations, ils ne font pas usage de ce droit. L'étude reconnaît la qualité des prestations genevoises en matière d'hébergement d'urgence, et de la collaboration entre acteurs institutionnels et associatif, mais recommande de différencier les prestations selon qu'elles sont offertes à des sdf de passage ou des sdf réguliers, de pérenniser les lieux d'hébergement et les financements, d'étendre les prestations d'urgence et le travail social. Elle pointe des manques de lieux d'accueil de jour, d'une "porte d'entrée" commune à tous les éléments du dispositif d'hébergement, et d'un accompagnement social des personnes accueillies. Le Collectif d'associations pour l'urgence sociale (Cause) ajoute qu'une "porte d'entrée dans le dispositif" est nécessaire, qu'il faut un accueil initial "totalement inconditionnel" et se diriger vers "une ouverture en continu partout" plutôt qu'une ouverture seulement de nuit dans certains dispositifs, que devraient être mis en place des "lieux de répit humanitaires" jouant le rôle de porte d'entrée dans le dispositif et de possibilités de "mise à l'abri immédiate et inconditionnelle, notamment pour les personnes les plus marginalisées".  Il faut 500 places d'hébergement en Ville de Genève, une centaine sont réellement pérennisées et il manque un dispositif d'hébergement pérenne, en surface, avec un accompagnement social. Le dispositif d'urgence "grand froid" devrait être élargi aux situations d'intempéries, pour lesquelles aucun dispositif spécifique d'hébergement  n'est prévu. Chaque été, à Genève, le long du Rhône et de l'Arve s'installent des abris de fortune, menacés par la montée des eaux lors de fortes pluies ou d'ouverture des vannes du Seujet. Un projet de loi cantonal veut sécuriser les prestations d'hébergement et de soins destinées aux sdf, mais les associations de soutien considèrent qu'il faut surtout plus de places d'hébergement (le centre Franck-Thomas, où la Ville assure un hébergement à l'année, ne peut accueillir que 130 personnes, en priorité des familles, des femmes et des hommes malades), avec des lieux ouverts 24 heures sur 24. La Ville pare au plus pressé : elle distribue des sacs de couchage et des biens de première nécessité aux personnes qui ne dorment pas dans les dispositifs d'hébergement d'urgence.

A Genève, les dispositifs d'hébergement des sans-abris sont assumés financièrement, pour une vingtaine de millions de francs par année, entre budget ordinaire, dépenses liées et crédits supplémentaires, par la Ville de Genève. L'Association des communes genevoises (y compris la Ville elle-même) y ajoute un million. Et le canton (hors de la prise en charge sanitaire relevant du budget ordinaire pour la santé), des projets et des discours, et un rappel à la loi qui charge les communes de l'accueil des sans-abris, quoique de décembre 2020 à octobre 2021, 606 personnes (hommes, femmes et enfants) sans abri aient pu été logées dans des hôtels, avec un accompagnement socio-éducatif individuel, dans le cadre d'un programme financé par le canton, puis, du 1er juin au 31 décembre, pour 50 places, par la Ville. Ce programme a, accessoirement, permis à des hôtels privés de leur clientèle par la pandémie d'en retrouver une (46'000 nuitées pour quatre hôtels). Comme quoi loger dignement les sans-abris, ce peut aussi être un moyen de soutenir un secteur économique fragilisé par la pandémie. 

En 2020, plus de 2300 personnes avaient été accueillies dans les structures d'hébergement d'urgence de la Ville (le 31 août, elle avait dû, contre son gré et le leur, transférer les sdf hébergés dans l'ex-caserne des Vernets vers des abris PC réaménagés à cet effet) mais on n'en est pas encore à assurer un hébergement pérenne accompagné d'un dispositif de réinsertion sociale. En d'autres termes : aller au-delà d'une réponse urgente à une urgence vitale. Fin octobre 2021, l'Association des communes genevoises décidait de contribuer pour un million au financement de l'hébergement d'urgence assuré par la Ville de Genève, quasiment pour les 44 autres communes, ce qui lui coûte entre 15 et 20 millions de francs par année.. Pour la Conseillère administrative de la Ville Christina Kitsos, c'est "un premier pas vers une vision partagée". Reste encore à la partager avec le canton. Les communes attendent d'ailleurs qu'il accorde un million à la Ville. En attendant qu'aucune collectivité publique genevoise, commune ou canton, ne se tienne quitte d'agir parce qu'une autre -la même, toujours- agit à sa place : en septembre dernier, la Ville ouvrait un "sleep-in" de 30 places à la Servette, et en décembre un deuxième, de 64 places en appartement pour familles, à la route de Vernier.

L'objectif officiel de Genève (canton, Ville et autres communes) est toujours de "zéro sans abri", mais le dispositif d'hébergement en ville de Genève a été privé d'un tiers de ses places le premier jour d'avril, sans autre (dé)raison que l'indifférence de la majorité des communes et, au-delà des discours, du canton. Un "tsunami" social, ont résumé les acteurs associatifs qui, avec la Ville, assurent ce dispositif. Un tsunami qui n'a rien d'une catastrophe naturelle, et tout de la non-assistance à personne en danger.


Lettre ouverte à Monsieur Gilbert Vonlanthen, Président, et aux élu.e.s des communes membres de l’Association des communes genevoises (ACG)

Une Lettre ouverte à Monsieur Gilbert Vonlanthen, Président, et aux élu.e.s des communes membres de l’Association des communes genevoises (ACG), a été lancée par Anouk Dunant Gonzenbach; Maurice Gardiol; Jean-François Duchosal; Denise Mützenberg. Vous en trouverez le texte intégral sur https://virusolidaire.ch/et

Monsieur le Président de l’ACG,
Mesdames et Messieurs les élu.e.s des communes genevoises,

Il neige sur Genève en ce soir du premier avril 2022, il neige sur le temple de la Servette qui depuis quelques jours n’accueille plus les sans-abris, il neige et nous voici au sous-sol de ce temple réunis autour d’une table ronde sur la précarité, découvrant que, faute de moyens, d’autres lieux d’accueil ont fermé leurs portes ce matin.

Il neige et nous sommes aux côtés de personnes qui vont dormir dehors ce soir après cette table ronde, il neige et nous sommes aux côtés des travailleurs sociaux institutionnels et associatifs, ceux du terrain, ceux qui se sont démenés tout l’hiver. Ils sont complètement démunis et impuissants, parce qu’il neige, et que 225 personnes dorment dehors à partir de cette nuit.

Elles dorment dehors à partir de cette nuit parce que l’aide d’urgence est saisonnière et qu’elle s’arrête au 31 mars, faute de ressources mises à disposition. Dès ce soir, les structures d’urgence sont fermées. Alors à Genève, ville couleur bleu foncé sur le Monopoly mondial, 225 personnes dorment dehors. Dans les parcs et sous les ponts. La neige tombe.

Il y a urgence sociale, Monsieur le Président, Mesdames et Messieurs les élu.e.s des communes genevoises, il y a urgence à ce que la Ville et les communes se mettent d’accord sur le financement de l’accueil d’urgence des personnes sans abri. Nous savons que des négociations vont avoir lieu ces prochains jours et qu’elles peuvent régler une grande partie de la question.

Il y a urgence à mettre en œuvre une politique sociale sur le sans abrisme et la grande précarité comme l’exige la loi sur l’aide aux personnes sans abri, la LAPSA, votée le 3 septembre 2021 par le Grand Conseil.  Cette loi établit, dans son article premier, qu’elle vise à garantir à toute personne sans abri la couverture de ses besoins vitaux.

Cette loi a été votée en septembre passé, nous sommes en avril. Il y a urgence sociale. Des vies humaines sont en jeu. La solution est entre vos mains, Monsieur le Président, Mesdames et Messieurs les élu.e.s, il faut octroyer les moyens nécessaires maintenant, pas après-demain, via le fond intercommunal de l’ACG.

225 places d’hébergement manquent depuis cette nuit du 1er avril. Il y en avait 579 pendant l’hiver, il n’en reste que 354. Et il neige. La solution est entre les mains des communes, qui doivent assurer l’hébergement collectif d’urgence, incluant les repas qui y sont consommés et les soins élémentaires d’hygiène qui y sont dispensés (art. 3 de la LAPSA).

Alors nous, citoyennes et citoyens, attachés au principe fondamental de la dignité humaine garanti par la Constitution, indignés que des personnes dorment dehors sous la neige à Genève alors que la solution est à portée de main, nous vous demandons, Monsieur le Président de l’ACG, Mesdames et Messieurs les élu.e.s des communes genevoises, de délivrer immédiatement cette aide inconditionnelle, comme le prévoit l’article 2 de la LAPSA.

Nous vous prions de recevoir, Monsieur le Président de l’ACG,
Mesdames et Messieurs les élu.e.s des communes genevoises, nos salutations distinguées.
vous pouvez ajouter votre signature à cette lettre signer en envoyant un courriel à  courrier@virusolidaire.ch

 

 

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