Initiative "antiburqa" : Qu'importe le fonds pourvu qu'on ait le buzz ? (lundi, 01 mars 2021)

Magritte Amants.jpgVous avez jusqu'à jeudi pour voter par correspondance sur les objets soumis à votre sagacité dans le scrutin du 7 mars. Cinq objets sont au menu : trois fédéraux, un cantonal, un municipal. Alors, on va en refaire, pour la dernière fois, le tour. Et on commence par le plus invraisemblable : l'inscription dans la constitution fédérale, charte fondamentale de l'Etat, texte qui en structure les institutions et en dit le projet, d'une norme vestimentaire : l'initiative «Oui à l’interdiction de se dissimuler le visage», dite "antiburqa". Elle  a la teneur suivante: "nul ne peut se dissimuler le visage dans l’espace public, ni dans les lieux accessibles au public ou dans lesquels sont fournies des prestations ordinairement acces-sibles par tout un chacun; l’interdiction n’est pas applicable dans les lieux de culte.2Nul ne peut contraindre une personne de se dissimuler le visage en raison de son sexe". La loi prévoit des exceptions, nombreuses,  justifiées par des raisons de santé ou de sécurité, des raisons climatiques ou par des coutumes locales . Selon le dernier sondage Tamedia, l'initiative disposait il y a une semaine du soutien de 56 % des personnes interrogées (soit sept points de moins qu'un mois auparavant) , avec une acceptation de deux points moins marquée chez les femmes (53 %) que chez les hommes (65 %). C'est à droite que ce soutien se constitue, avec 93 % des sympathisants (ou membres) de l'UDC, 63 % de ceux du PLR et 59 % de ceux du Centre (ex- PDC). A gauche, le refus est majoritaire à deux tiers, et les jeunes de 18 à 34 refusent majoritairement le texte.  On ne prend donc pas beaucoup de risque en continuant de partir de l'hypothèse, formulée depuis des mois, d'une acceptation de l'initiative avec des majorités massives en Suisse centrale et orientale (et probablement au Tessin et en Valais) et dans les zones périurbaines et rurales, et vraisemblablement un rejet dans les Ville. De toute façon, comme soupire la Conseillère fédérale Karin Keller-Sutter, chargée de défendre (ce qu'elle fait sans conviction excessive) la position du Conseil fédéral , "si l'initiative est acceptée, cela ne changerait pas le destin de la Suisse et du monde". Ni d'ailleurs celui des femmes d'ici et d'ailleurs : les Suisses vont se faire plaisir en acceptant une initiative à l'effet proclamatoire : c'est aussi à cela que sert le droit d'initiative. Celle-là a surtout pour ceux qui l'ont lancé une fonction publicitaire : on parle d'eux, qu'importe le reste, le contenu, le fonds pourvu qu'on fasse le buzz ?

Aimer voir les visages ne donne aucun droit d'exiger qu'on les montre

Qu'est-ce qu'une norme vestimentaire a à faire dans la charte fondamentale d'un Etat ? Et si cette norme devait être approuvée par le peuple et les cantons, comme il est vraisemblable de celle interdisant la couverture des visages (sauf multiples exceptions), à quoi la prochaine étape mènera-t-elle ? à l'inscription dans la constitution fédérale d'une norme gastronomique ? capillaire? On trouverait facilement pour justifier ce genre d'incongruité des justifications aussi foireuses que celles fournies pour justifier l'initiative antiburqa.

Des interdits "religieux" (en réalité, sociaux) comme celui de montrer ses cheveux ou son visage signalent que la féminité est perçue comme un danger et une tentation auquel les hommes, sans cet interdit, ne sauraient résister.  Ce sont donc les femmes qui sont les cibles privilégiées de ces interdits. Les cibles, et les victimes. Et du coup, ce sont elles aussi qui sont les cibles des "contre-interdits", des obligations légales adoptées pour lutter contre des interdits considérés comme illégitimes -ce qu'ils sont, fondamentalement, s'agissant d'interdits vestimentaires imposés exclusivement, ou principalement, aux femmes parce qu'elles sont femmes. De ce point de vue (le nôtre, mais aussi celui des collectifs de la Grève des Femmes, qui appellent à refuser l'initiative), il importe peu qu'il n'y ait "que 30 femmes qui portent le voile intégral", comme le relève la Conseillère fédérale Karin Keller-Sutter : l'obligation ou l'interdit de le porter se justifie ou non pour des raisons de principe, non de quantité. L'intervention  dans le débat sur l'initiative udéciste de deux comités de femmes, l'un pour la soutenir, l'autre pour la combattre, mais tous deux pour en parler en tant que femmes, est de ce point de vue légitime, et indispensable. Ce n'est pas que les hommes n'aient rien à dire, ou rien le droit de dire, c'est que l'obligation ou l'interdiction en cause ne frappe que les femmes. La dissimulation des visages de femmes dans l'espace public est certes, quand elle leur est imposée, le symbole de leur oppression (quand elles en font le choix, elle serait plutôt le symbole de leur aliénation), mais on voit mal en quoi infantiliser les femmes, fût-ce au nom de leur libération ("Libérez-vous, c'est un ordre" : vieux tropisme de gauche..) serait un remède à cette oppression -et c'est bien les infantiliser que proclamer à leur place ce qui est bon, juste et libérateur pour elles. "Légiférer sur l'habillement des femmes ne fait partie d'aucune des revendications énoncées par nos collectifs", insistent d'ailleurs les Assises romandes de la Grève féministe et des femmes, qui appellent à refuser l'initiative.

Au fond, la question posée par l'initiative udéciste n'est que celle de la contrainte, et celle du pouvoir. Burqa et niqab me paraissent des vêtures bien plus ridicules que scandaleuses, mais de quel droit, me tombant d'où, m'investirais-je de dire à qui que ce soit comment s'habiller ou se déshabiller ?

J'aime voir les visages : ils disent souvent plus que les mots. Mais aimer voir les visages ne me donne aucun droit d'exiger qu'on me les montre. Le visage d'une femme ou d'un homme lui appartient, à elle ou lui seul, et il ou elle en fait et en mnontre ce qu'elle ou lui veut -pas ce que je veux, moi.

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