De la réduction du temps de travail en temps de crise (mercredi, 16 décembre 2020)

D'un mal, faire sortir un bien

La Suisse a déjà la durée légale de travail la plus longue d'Europe (45 heures par semaine, limite qui n'en est pas vraiment une puisqu'on peut la dépasser, en la compensant), mais le patronat et la droite voudraient bien l'allonger encore et ont lancé fin 2018 une offensive pour "flexibiliser" le temps de travail, et remettre en question le compromis de 2015 plafonnant à 45 heures par semaine la durée légale du travail, sauf pour les salaires supérieurs à 120'000 francs et les branches couvertes par une convention collective. Le patronat voudrait passer d'une limite hebdomadaire à une limite annuelle pour tous les salariés exerçant une fonction dirigeante et les spécialistes disposant d'une large capacité de décision. L'Union suisse des arts et métiers (USAM, syndicat patronal des PME) demande que la durée hebdomadaire maximale du travail soit portée à 50 heures, voire 54 "dans certaines conditions"., en même temps que la règle des onze heures de repos entre deux période de travail soit assouplie, voire réduite à huit heures deux fois par semaine. Pour le dessert deux initiatives parlementaires, l'une du PDC l'autre du PLR, veulent élargir le nombre de salariés qui ne seraient plus soumis à l'obligation de saisir leur temps de travail pour définir leur salaire -histoire de ne pas payer la totalité du temps qu'ils y consacrent, ce que le télétravail, généralisé partout où c'était possible depuis le printemps pandémique de 2020, facilite aussi, de toute évidence... Quant à nous, on se demande maintenant, à l'inverse si la crise actuelle ne serait pas le bon moment pour ranimer la vieille revendication d'une réduction du temps de travail. Faire sortir d'un mal (la crise) un bien (la libération du temps) pourrait certes paraître cynique -mais au fond, n'est-ce pas tout bêtement de l'opportunisme pragmatique ?

temps de travail, tempsPour qu’il n’y ait plus du tout, plus jamais, de dirigeants du temps personnel des autres.

Le temps est une force de production -sans doute la plus importante, celle dont l’appropriation est, socialement et politiquement, la plus déterminante, la plus porteuse de pouvoir, et la plus provocatrice d’inégalités. Une année de salarié est égale en temps objectif, astronomique, à une année de patron, une année de mendiant à une année de trader, une année de chômeur à une année de rentier –mais en temps subjectif et en temps social ? si le temps est le même, les moyens de le vivre sont incomparables, quantitativement (en ressources matérielles) et qualitativement (en pouvoir sur sa propre vie).  Le salariat est le système même par lequel l’individu est dépossédé du temps, par l’échange illusoire du temps contre de l’argent (illusoire dès lors que l’on ne peut jamais recouvrer le temps vendu, et que ce temps vendu est toujours, irrémédiablement, du temps perdu), et par la transformation du temps en valeur d’échange. Dès lors, réduire le temps légal du travail salarié, c'est s'en prendre au coeur de cet échange du temps contre de l'argent, qui fonde l'exploitation de l'homme (l'humain) par l'homme.
Car la dépossession du temps est aujourd’hui le seul critère concevable de la prolétarisation. Sont prolétaires toutes celles et tous ceux dont le temps personnel -le temps de vivre, le temps d’aimer, tout le temps dont on peut ou pourrait déterminer soi-même l’affectation et modifier la durée subjective, ressentie, et objective, mesurable, est déterminé par d’autres, les prolétaires étant donc toutes celles et ceux qui sont ou se sont privés de la possibilité de déterminer eux-mêmes le rythme subjectif et le contenu objectif de leur temps, cédant ainsi à ces « autres » le pouvoir d’en modifier la durée et la valeur réelles.
A contrario, les dirigeants ou les potentats sont ceux qui organisent et déterminent le temps des autres, en se gardant de laisser à d’autres le pouvoir de déterminer leur propre temps personnel -ce qui d’ailleurs ne signifie pas que leur temps personnel ne soit pas aliéné, mais seulement (si l’on peut ainsi écrire) qu’il n’est pas aliéné à quelqu’un d’autre mais à quelque chose d'autre -un pouvoir, une machine, une entreprise, le culte qu'on leur rend, l'obsession qui en sourd...

Le « temps libre » octroyé pour son plus grand profit par le capitalisme aux travailleurs n’est pas plus libre que le commerce que les transnationales laissent encore faire aux petites entreprises, et que ce « temps libre » tel qu'il est, et à quoi il réduit la liberté dont il se pare, n’a pour nous strictement aucun intérêt, d’autant qu’en fait de « liberté » il ne s’agit que celle d’une consommation accrue, souvent compulsive, des marchandises produites par les industries du tourisme, du spectacle et des media, grandes captatrices du temps salarié de « leurs » travailleurs.

Le temps du travail salarié pourrit tout le reste du temps, en continuant à le déterminer lors même que l’on passe désormais apparemment moins de temps sur son lieu de travail qu’ailleurs, du moins quand le lieu de travail et l’ « ailleurs » ne se confondent pas purement et simplement. L’ « ailleurs » du travail aliéné est aliéné par ce travail, qui produit tout ce que le travailleur consommera lorsqu’apparemment il ne travaillera pas ou plus : les industries des loisirs, du tourisme, du spectacle, des media, n’exploitent ni n'aliènent pas moins le travail que les autres industries, et le travailleur consommateur des produits de ces industries ne consomme jamais que le travail qu’elles ont exploité et aliéné.
 
Sans doute le travail subsistant (le travail nécessaire à la production de la plus-value, dans des conditions données, par une technologie donnée) restera-t-il toujours excessif, si réduit qu’il paraisse, tant qu’il sera celui d’un travail pour le capital : 35 heures pour un patron, c’est 35 heures de trop, et les deux heures de travail par jour que proposait le collectif Adret dans les années septante du siècle défunt nous semblent (à tort) un objectif inatteignable, nous n'y voyons pas motif à renoncer à faire tout ce que nous pouvons pour réduire le temps du travail obligé, du travail lié, du travail aliéné.
 
Socialement, la révolution n’est rien d’autre que le mouvement par lequel les dépossédés du temps en reprennent possession, et dépossèdent les maîtres du temps de leur maîtrise. La révolution n’est pas une prise de pouvoir, elle est une prise du temps. Elle est la revendication de la seule propriété privée qui vaille :  celle, absolue, intransmissible du temps individuel, de son temps à soi.  Elle n’est pas un remplacement des dirigeants, elle est la volonté qu’il n’y ait plus du tout, plus jamais, de dirigeants du temps personnel des autres. Une volonté dont réalisation prendra sans doute un peu de temps... mais ce sera celui d'une libération, plus celui d'une aliénation.

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