Maintenant que la pauvreté est visible... (jeudi, 07 mai 2020)

soupe populaire.jpgMieux que soulager : combattre

On revient sur l'image qui rendit visible la pauvreté invisible, et que "Le Monde" décrit ainsi : "Jamais Genève, l’une des dix villes les plus riches au monde, n’avait imaginé accueillir une telle distribution de vivres. Une file, longue d’un kilomètre, soit près de 2 200 personnes, s’est formée samedi 2 mai aux abords de la patinoire des Vernets, en plein centre-ville. Au bout de trois heures d’attente, le Graal : des sacs qui contiennent des denrées alimentaires essentielles, riz, pâtes, huile, deux boîtes de sauce tomate et des produits d’hygiène courants, offerts par des particuliers et distribués par les bénévoles de l’association de La Caravane de la solidarité. Leur valeur n’excède pas 20 francs (19 euros). « C’est dire le dénuement de ces personnes, s’alarme un volontaire. On n’a jamais vu ça depuis la fin de la seconde guerre mondiale». Ou depuis les soupes populaires des années '30. A Genève, 7465 personnes ont bénéficié du dispositif d'urgence mis en place le 28 mars par les Colis du Coeur, Partage et le CSP... c'est trois fois et demi plus que quelques semaines avant... Les colis du coeur reçoivent des demandes de 1000 personnes supplémentaires chaque semaine. A Lausanne,  la soupe populaire distribuait chaque jour 250 repas jusqu’en décembre 2019. Elle en sert désormais près de 900 quotidiennement...Mais maintenant qu'elle est devenue visible, cette pauvreté, on devrait pouvoir faire mieux que la soulager : la combattre, elle, pas celles et ceux qu'elle frappe.

"les hommes ne peuvent se passer des hommes"

Il n'y a pas que les laissés-pour-compte, les "invisibles", les marginaux, les exclus, les sans-papiers, les précaires que la crise du coronavirus a privés de toute ressource  : il y a aussi ces plus de deux millions de salariés sont au chômage partiel : c'est près de 40 % de la population active suisse, plus de 50 % de celle du Jura ou du Tessin. "Des entreprises risquent de disparaître et avec elles des milliers d'emplois", concède le SIT, qui ajoute : "mais ce n'est ni une fatalité ni un drame en soi pour autant que les Etats se donnent les moyens d'une politique de préservation et de relance non seulement d'une d'une ampleur massive mais également plus maîtrisée et plus orientée vers la nécessaire transition écologique"... et "un meilleur partage des immenses richesses produites par les travailleurs-euses et dont ces derniers sont spolié-e-s à coup de bas salaires et de cadeaux fiscaux aux plus fortunés".

Parce que si on doit forcément en arriver à déconfiner, on peut déconfiner sans déconner, et il doit y avoir entre nous un espace physique -pas un espace social ou politique. Ni affectif : "les hommes ne peuvent se passer des hommes", conclut Camus dans "La Peste". Des humains, dirons.-nous aujourd'hui. Mais de tous les humains. De ceux qui font la queue aux Vernets pour recevoir un sac de nourriture aussi. Et de ceux qui ont rempli ces sacs, de ceux qui les ont payés, et de ceux qui les ont distribué.

"Le canton veut reprendre la main", pour répondre à l'urgence sociale, titre "Le Courrier d'hier, sur un entretien avec le Conseiller d'Etat Thierry Apothéloz. Il faudra sans doute qu'on nous explique comment on peut "reprendre" une main qu'on n'a jamais eue, mais on ne peut que saluer la volonté affichée du Conseiller d'Etat (socialiste) de renforcer l'engagement cantonal sur un terrain largement laissé à la charge des communes, et surtout de la Ville de Genève (et de quelques autres villes) : celui de l'aide aux plus vulnérables. Thierry Apothéloz veut s'attraquer au "désenchevêtrement des tâches" entre communes et canton s'agissant de l'urgence sociale. Mais là encore, pour "désenchevêtrer", encore faudrait-il qu'il y ait "enchevêtrement"... l'aide d'urgence aux sdf, comme celle aux 200'0 démunis des Vernets, n'est pas apportée par e canton, elle l'est par les associations (certes subventionnées par le canton, mais aussi parla Ville) et par la Ville. Thierry Apothéloz annonce qu'il va "saisir le Conseil d'Etat d'une demande de crédit urgent pour financer les bons alimentaires distribués par les colis du coeur", et c'est une bonne nouvelle. Bonne nouvelle aussi la possibilité de création d'un fonds cantonal d'indemnisation des travailleuses et des travailleurs, avec ou sans statut, qui n'ont pas droit aux aides étatiques, ou de leur ouvrir le droit à l'aide sociale.

La Conseillère administrative Esther Alder, qui transmettra le 2 juin à Christina Kitsos la responsabilité de la politique sociale de la Ville, répond dans "Le Courrier" d'hier aux annonces de Thierry Apothéloz : "il était temps, car la problématique (de l'urgence alimentaire) relève de l'échelon cantonal". Mais elle ajoute qu'"on ne peut pas se limiter à répondre à cette urgence" et qu'il faut que la politique publique "permette à chacun de vivre décemment, au-delà de la distribution d'aide alimentaire" -ce serait précisément la fonction d'un revenu de base inconditionnel, auquel  la crise sociale née de la crise sanitaire a donné une nouvelle pertinence.

Reste que dans l'immédiat, c'est bien à l'urgence sociale qu'il faut répondre. Esther Alder rappelle que "la Ville a pris ses responsabilités pour assurer dans un contexte légal flou la protection des plus vulnérables" et que c'est bien elle qui assume "les très lourdes charges de Ville-centre que la crise a amplifiées". En effet, samedi, aux Vernets, il n'y avait de loin pas que des habitants de la Ville (ni même du canton) qui faisaient la queue pour recevoir leur sac de nourriture et de produits hygiéniques de base. "Depuis des années, nous réclamons un partage tripartite et durable de la facture sociale entre Ville, canton et Confédération.". A qui on ajoutera les communes, dont la majorité se reposent sur la Ville et les villes pour la part municipale de l'action sociale.

Merci, Esther. Et bonne chance, Christina...

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