Des tweets pulsionnels de Trump aux selfies branleurs de Griveaux (lundi, 17 février 2020)

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"Ce qu'on espérait ne jamais voir se produire en France est devenu bien réel", éditorialise "Le Monde" (qui ne dit cependant pas pourquoi diable ne pouvait-ce pas se produire en France) : un candidat majeur à une élection majeure a renoncé à sa candidature parce que son comportement sexuel privé a été rendu public. Ce n'est peut-être la première fois qu'en France, certainement pas aux Etats-Unis. Et même en France, ou ailleurs, ce n'est sans doute pas la dernière fois. Les outils de communication dont nous disposons désormais facilitent l'exercice, et en renforcent l'audience, et donc l'impact, mais ne l'inventent pas. Des tweets pulsionnels de Trump au selfie branleur de Griveaux, on est entré dans la politique point zéro. ça ne date pas d'hier (on se souvient d'un Conseiller national vert et maire de Baden qui avait dû démissionner, sur pression de son parti, après que le même genre de selfies que ceux de Griveaux aient été balancés sur les réseaux), mais ça se confirme, quand l'élément le plus déterminant d'une campagne électorale dans une grande capitale européenne est le zob d'un candidat qui n'avait plus guère de chance d'être élu. Et que son parti n'a pas mis trois jours pour remplacer par une ministre (Agnès Buzyn, ministre de la Santé) envoyée au front pour que le parti présidentiel fasse tout de même acte de présence dans la capitale sans plus pouvoir espérer l'emporter contre la maire socialiste, Anne Hidalgo. C'est entendu, l'"affaire Griveaux" est le degré zéro, en-dessous de zéro, même, du débat politique. Mais est-elle si excentrique qu'on fait mine de le croire ? 

Que sont nos débats politiques devenus ?


Le candidat de Macron à la Mairie de Paris, Benjamin Griveaux, s'était filmé se branlant et avait envoyé la vidéo à une amante. Récupérée et postée par un étrange performeur russe, Piotr Pavlenski, supposé dissident utilisant en l’occurrence la méthode (le "kompromat") qui furent celles de Poutine pour abattre un procureur trop entreprenant, défendu par un avocat de "gilets jaunes", la vidéo s'est retrouvée sur les réseaux sociaux grâce notamment à un député ex-macroniste élu par les Français de Suisse, Joachim Son-Forget, qui venait carrément d'annoncer sa candidature à la présidentielle et qui, faux derche, a diffusé la branlette de Griveaux en faisant mine de condamner sa  diffusion par d'autres.  Du coup, Griveaux n'est plus candidat : il a "jeté l'éponge", résument les media. Qu'est-ce qu'il faisait, au juste, avec cette éponge ? Du coup, le parti présidentiel n'a plus de candidat à la Mairie de Paris, face à la Maire sortante, la socialiste Anne Hidalgo. La classe politique française, presque unanime, à dénoncé le coup porté à Griveaux et la méthode utilisée pour l'abattre. Sans doute parce que nul-le homme ou femme politique n'est plus à l'abri de ce genre de trollisme. Quoique certains, trolls eux-mêmes, peuvent s'en foutre : "je pourrais me poser au milieu de la 5e avenue et tirer sur quelqu'un, je ne perdrais pas d'électeurs", peut plastronner Trump. Quant à Griveaux, que celui ou celle qui ne s'est jamais branlé-e lui jette la première éponge.

La condamnation a été quasiment unanime, en France, après la diffusion de la vidéo palucheuse de Griveaux, et du retrait de sa candidature : "Le Figaro" dénonce un "pilori médiatique", "Le Monde" un "abaissement de la démocratie", tous condamnent le viol de la vie privée d'une personne qui, toute candidate qu'elle soit à une élection importante, reste une personne détenant les mêmes droits que n'importe qui -on ajoutera tout de même. a contrario, que n'importe qui dispose des droits, dont celui au respect de sa vie privée, que les politiques français revendiquent pour eux-mêmes. "Il faut organiser un cordon sanitaire autour de la société démocratique" plaide le chef du groupe macroniste à l'Assemblée nationale... pour protéger la démocratie de quoi, et de qui ? de ce et ceux qu'elle génère elle-même ?  Les media français ont fait chorus dans la condamnation de la diffusion de la vidéo -mais dès qu'ils avaient appris son existence, ils faisaient le siège de la permanence de Griveaux pour tenter d'y obtenir une réaction, puis dénonçaient en choeur l'"américanisation de la vie politique" à laquelle ils prenaient part. On notera tout de même que Mediapart a refusé de publier les images que lui proposait Piotr Pavlenski, en considérant qu'elles violaient la vie privée de Griveaux, et ne montraient aucun comportement illégal.

Jean-Luc Mélenchon a parlé, à propos de l'"affaire Griveaux",  de "naufrage voyeuriste" de la vie publique française -mais ce "naufrage" est-il si accidentel, si exorbitant de la normalité, qu'on nous le présente ?  Il nous paraît plutôt inscrit dans l'évolution même du cadre de cette vie publique -et pas seulement en France. "La transparence" devenant l'impératif catégorique de l'action politique, en voilà la quintessence. Vous vouliez de la "transparence" ? en voilà : on ne vous cachera pas cette bite qu'on ne saurait ne pas voir. On veut des politiciens et des politiciennes "exemplaires" ? voilà le débat politique conformé à un ordre moral -non celui de la société elle-même, mais celui d'une part d'elle, et pas forcément la part majoritaire. Ni la moins hypocrite.

Et puis, à quoi rime cette dénonciation de pratiques "abolissant toute barrière entre vie publique et privée" quand ceux qui s'en indignent sont souvent les premiers à étaler leur propre vie privée (ou, s'il s'agit de media, à étaler celle de qui les sollicitent) sur les rézos, sur du papier journal ou dans les étranges lucarnes ? Benjamin Griveaux lui-même avait mis sa famille en scène dans "Paris Match" pour lancer sa campagne... on dira qu'il y a certes une différence entre choisir soi-même de faire de sa vie de couple et de famille un argument de campagne électorale et retrouver ses génitoires sur les réseaux sociaux -mais la première démarche brouille autant que la seconde surprise la limite entre la vie privée et la vie publique. Ce que la classe politique française unanime a condamné, utiliser l'émotion pour produire une adhésion ou une répulsion quand les choix politiques devraient être aussi rationnels que possible, est-elle prête à y renoncer ? Et nous ?

Dès lors, on s'autorisera à la jouer vieux con ronchon : que sont nos débats politiques devenus ? et on saluera au passage les quelques archaïques qui résistent, et dont essaie d'être : à Genève, le Parti du Travail organise un débat public sur "les exécutifs communaux comme terrain de lutte politique" (vendredi 21 février, 19 heures, Cercle du Mail, 25 rue du Vieux-Billard)... On n'a pas idée... complètement décalés, les camarades. Anachroniques. Fossiles. Zont pas compris qu'il ne convenait désormais de ne débattre que de ce qui importe dans la politique.0 : qui baise avec qui, et comment ?

 

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