Réelection d'Erdogan par la moitié de la Turquie : D'un "Atatürk" à l'autre ? (mardi, 26 juin 2018)

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Recep Tayyip Erdogan, au pouvoir depuis quinze ans, a donc été réélu dès le premier tour pour cinq ans à la présidence de la Turquie  avec 52,5 % des suffrages exprimés. Le social-démocrate Muharrem Ince, qui portait les couleurs du Parti républicain du peuple (CHP, kémaliste), a obtenu 30,64 % des voix, et le candidat (emprisonné) du HDP (gauche kurde) 8 %. Il ne faisait guère de doute que le Sultan serait resultanisé, la seule question étant de savoir si ce serait au premier tour ou au second. Ce fut donc au premier tour, mais sans triomphe : pour obtenir 52,5 % des suffrages, il a quand même fallu bourrer un peu les urnes, écarter des observateurs, dissuader des électeurs (notamment au Kurdistan) et accessoirement, maintenir en prison un des candidats à la présidence...
Aux législatives qui se tenaient en même temps que la présidentielle, la coalition formée par l’AKP, le parti de M. Erdogan, et le parti ultranationaliste MHP a récolté quelque 53,6 % des voix (le MHP faisant un score de 11 %) et la majorité absolue des sièges (mais pas la majorité qualifiée pour pouvoir modifier la constitution). L’alliance hétéroclite de plusieurs partis d’opposition (social-démocrate kémaliste, nationaliste de droite, islamiste) récolte 34 %. Le parti de gauche HDP (Parti démocratique des peuples), favorable à la cause kurde, obtient 11 % des suffrages, et siégera donc, avec 68 sièges, à l'Assemblée nationale -un parlement dépouillé de l'essentiel de ses pouvoirs (même budgétaires) par la présidentialisation du régime imposée par Erdogan. Dans cinq ans, le nouveau Sultan pourra célébrer en tant que président le centenaire de l'instauration de la République de Turquie. Par Mustapha Kemal. D'un "Père des Turcs" ("Atatürk") à un autre ?


 "La Turquie a donné une leçon de démocratie au reste du monde"

Le 15 juillet 2016, des militaires factieux tentaient un coup d'Etat en Turquie. Ils échouaient, non sans avoir fait plusieurs centaines de victimes. Ce putsch a échoué, mais un autre réussissait : celui, civil, organisé et mis en oeuvre, massivement, par Erdogan et son parti, l'AKP : instauration de l'état d'urgence, arrestation de 50'000 personnes, licenciement ou suspension de 160'000 fonctionnaires, purges dans l'armée, la justice  (4000 juges et procureurs limogés) et l'université (5800 enseignants et chercheurs révoqués), fermeture d'écoles et de media (150 en un an), poursuites contre des journalistes, inculpations de 55 des 59 députés du HDP (gauche kurde), arrestations et détention de 13 d'entre eux, dont les co-présidents du parti et le chef du groupe parlementaire, condamnation de députés de l'opposition, révocation de maires kurdes. Depuis règnent en Turquie la délation, l'arbitraire, les procès bâclés. Et une véritable guerre au Kurdistan.
Le 16 avril, Erdogan et l'AKP faisaient, de justesse, et avec de forts soupçons de fraude, passer en référendum une réforme de la constitution renforçant les pouvoirs du président, qui devient seul détenteur du pouvoir exécutif (en y ajoutant des pouvoirs législatifs et judiciaires), nomme et révoque ministres et vice-présidents, peut gouverner par décrets, dissoudre le parlement, décréter l'état d'urgence...

Le régime actuel de la Turquie, écrivait l'universitaire Ahmed Insel avant les dernières élections,"ce n'est pas du totalitarisme mais quelque chose de plus pernicieux, un régime fondé sur l'arbitraire", où la limite entre ce qu'on peut et ne pas pas dire, faire, écrire "devient toujours plus aléatoire", où on risque à tout moment l'arrestation, où "on peut être suspect sans même le savoir" après avoir été dénoncé par un collègue de travail, un voisin, un concurrent... et où toute critique de la politique de l'AKP, et à plus forte raison de celle d'Erdogan, peut être considérée comme une insulte au chef de l'Etat. Comme disait Erdogan lui-même, "la démocratie, c'est comme un autobus, on en descend quand on arrive à la destination voulue". Il y est arrivé.

"La Turquie a donné une leçon de démocratie au reste du monde" a fièrement proclamé Erdogan au soir de sa rélection. D'autres donneurs de leçons de démocratie l'ont d'ailleurs hautement félicité. Vladimir Poutine a affirmé que les résultats de l’élection « attestent pleinement de la grande autorité politique de Recep Tayyip Erdogan » et Viktor Orban que « la stabilité de la Turquie est une bonne nouvelle ». Le reste de l'Europe tire la gueule ? Elle verse pourtant des milliards d'euros à la Turquie pour qu'elle stocke chez elle plus de trois millions d'immigrants que la démocratique et humaniste Europe ne veut pas voir mettre leurs pieds sales d'immigrants sur son sol démocratique et humaniste. Erdogan aurait tort de se gêner : Par son hypocrisie, l'Europe mérite amplement le mépris vindicatif en quoi il la tient.

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