Dernières nouvelles de la presse écrite en Suisse (mercredi, 13 juin 2018)

carcan.jpgL'argent roi

"Le Matin" va cesser de paraître en édition imprimée, le "Giornale del Popolo" a déja cessé de paraître, Blocher ne mettra pas la main sur GHI et LausanneCités : en quelques jours, d'assez contrastées nouvelles nous sont venues du front des media. Un hebdo gratuit maintient son indépendance, un quotidien disparaît, un autre va disparaître, des rédactions sont siphonnées, l'agence nationale de presse est fragilisée par sa propre direction... qu'est ce que cela nous dit de l'état, non seulement du "paysaqge médiatique" suisse, mais surtout de la liberté de la presse et de l'information ? Essentiellement ceci : que cette liberté, essentielle à la démocratie, se heurte à un pouvoir qui n'est pas, ici, celui de l'Etat ou du parti, mais qui, pour cette liberté-là, ne vaut guère mieux : celui de l'argent.

"Vous êtes libres de faire quand vous avez les moyens de faire"

 

Le 18 avril, Tamedia annonçait avoir conclu avec Christoph Blocher un accord par lequel il cédait au conglomérat son principal organe de presse, le quotidien Basler Zeitung, en échange de cash et des participations de Tamedia dans plusieurs journaux gratuits -dont un seul à vrai dire intéressait Blocher : la zurichoise "Tagblatt des Stadt". Dans le paquet d'actions devant être cédées à Blocher figuraient celles (50 % du capital actions)  détenues par Tamedia dans "Genève Home Information" et "LausanneCités", qu'elle avait reprises à Edipresse en 2012. Or le fondateur de GHI et de LausanneCités, Jean-Marie Fleury, détenteur lui aussi de 50 % des actions des deux hebdos gratuits, disposait d'un droit de préemption en cas de vente. Et il en a fait usage"pour préserver l'indépendance éditoriale des titres". Il redevient donc seul propriétaire des deux journaux. Qui n'intéressaient pas plus Blocher que la Romandie ne l'intéresse. C'est-à-dire fort modérément. Le président du groupe socialiste aux Chambres fédérales, Roger Nordmann, "salue" la décision de Fleury : "une très bonne nouvelle".

Dans le même temps où, à Genève, le fondateur de GHI et de LausanneCités annonçait en devenir propriétaire unique, et refusait à Blocher la possibilité de remplacer Tamedia comme co-propriétaire, à Lugano l'évêché mettait fin, parce qu'il lui coûtait trop cher, à l'existence du dernier quotidien officiellement et institutionnellement catholique de Suisse : il était en effet la propriété du diocèse, le "Giornale del Popolo", qui tirait à un peu plus de 10'000 exemplaires et a été durement touché par la faillite de Publicitas, qui faisait perdre 400'000 francs par an au journal. Non seulement l'évêché à, fort peu catholiquement, prononcé l'euthanasie de son quotidien, mais il a aussi renoncé à tout plan social pour les 30 employés, se contentant d'an noncer la création d'un fonds, histoire de respecter à la fois la loi civile et la doctrine sociale de l'Eglise. "Si tous ceux qui au Tessin se déclarent catholiques avaient soutenu le GdP, aujourd'hui le journal serait en bonne santé", a commenté le journaliste Michele Fazioli. On peut élargir le propos à toute la presse écrite : si tous ceux qui pleurent la disparition d'un journal, quel qu'il soit, où que ce soit, et qui avaient les moyens de le soutenir et l'avaient effectivement soutenu, ce journal n'aurait pas disparu.

Enfin, le groupe Tamedia a annoncé la fin de la parution du "Matin" imprimé. Un journal payant à diffusion régionale romande, à qui le même groupe Tamedia faisait concurrence avec un quotidien quotidien à diffusion régionale romande -mais gratuit, celui-là : "20 Minutes". "Le Matin" perdait de l'argent ? Son groupe propriétaire avait tout fait pour qu'il en soit ainsi. Et même ses titres rentables sont sommés de l'être plus encore, sous menace de licenciements et de regroupements rédactionnels "Le Matin" a succombé, ni "24 Heures, ni la "Tribune de Genève", ni "Femina", ni même "Le Matin Dimanche" ou le "Tages Anzeiger" ne sont à l'abri de subir son sort : la presse écrite n'intéresse plus Tamedia, parce qu'elle ne rapporte plus assez. "Le Matin" imprimé disparaît ? il y aura un "Matin" électronique. Qui ne tiendra que le temps qu'il aura une rentabilité suffisante, c'est-à-dire attirera suffisamment de publicité. Quitte à en priver les derniers titres imprimés du groupe -ce qui incitera ledit groupe à les abandonner eux aussi. Et tout cela est parfaitement logique : La liberté de la presse est garantie ? Les moyens de cette liberté, eux, ne le sont pas. "Vous êtes libres de faire quand vous avez le pouvoir de faire", disait Voltaire. Le pouvoir ? Disons : les moyens. Vous n'êtes libres de lancer un journal, et de le maintenir que quand vous en avez le pouvoir. Et ce pouvoir, ce sont des moyens.
Tout le petit monde politique romand pleure, ou feint de pleurer, la disparition annoncée du "Matin". Comme il avait pleuré, ou feint de pleurer, la disparition de l'autre quotidien populaire à diffusion régiunale romande, "La Suisse", euthanasié par le groupe Edipresse. Et comme le petit monde politique alémanique pleurera la disparition "du Tages Anzeiger" si elle devait advenir. Quant à aller au-delà des larmes, ne rêvons pas : le département fédéral de Doris Leuthard, supposé s'occuper des media a annoncé qu'il entendait "accompagner de manière proactive le modèle de repli sur la toile" -autrement dit, le remplacement de la presse écrite par des media électroniques.
"Ne restera-t-il à terme plus qu'un seul journal en Suisse romande ?", s'interroge "Le Courrier". Si cet ultime rescapé du naufrage de la presse écrite suisse en langue française devait précisément être "Le Courrier", gageons qu'on verrait, enfin, la droite romande se mobiliser pour assurer matériellement le pluralisme de la presse écrite.

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