Quand Erdogan et ses partisans pètent les plombs (lundi, 13 mars 2017)

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Le 16 avril, la Turquie votera en référendum sur le désir irrépressible du président Erdogan de devenir un "hyperprésident". Et à l'image de leur Sultan, ses partisans s'agitent dans toute l'Europe pour convaincre les Turcs de l'étranger de rallier le Grand Turc de Turquie. Mais cette agitation se heurte à de fortes résistances : autorisé par Berne, un meeting zurichois du ministre turc des Affaires étrangères a été annulé, le Danemark invite le même ministre à renoncer à tenir un meeting sur sol danois (ce qu'il a pu faire en France et aurait pu faire en Suisse si l'Hôtel où devait se tenir le meeting n'avait pas annulé la réservation de la salle), l'avion du ministre a été empêché d'atterrir aux Pays-Bas où il devait également prêcher la bonne parole, et d'où la ministre turque de la Famille a été expulsée -le Sultan Erdogan s'autorisant du coup à traiter le gouvernement néerlandais de "nazi". Pas moins. Des municipalités allemandes ont également interdit des réunions de partisans du projet d'"hyperprésidence" soumis à référendum. En Suisse, les Verts s'inquiètent de la surveillance exercée par l'ambassade de Turquie sur les opposants au régime d'Ankara, et plus généralement sur les Turcs de Suisse, dont la majorité sont d'ailleurs soit Kurdes, soit Alévis, soit les deux à la fois, ces deux composantes de la société turque étant dans le collimateur du gouvernement et du parti d'Erdogan.

"défendre les droits humains, la démocratie et les droits du peuple kurde", c'est être "complice du terrorisme"

Le 16 avril, la Turquie dira ce qu'elle pense de la volonté du président Erdogan de s'arroger des pouvoirs accrus. Les oppositions sont multiples, comme leurs raisons : on y retrouve toutes les victimes de la répression exercée par le régime, mais aussi de multiples groupes issus de la "société civile", et même des islamistes. Cette addition des oppositions peut constituer une majorité : c'est ce que craignent les partisans d'Erdogan.  En Europe occidentale, des organisations se font le relais, les avocates et les propagandistes du Diwan, à l'instar d'une pseudo "Union des démocrates turcs européens" ou, ici, d'une pseudo "Fédération des associations turques de Suisse romande", qui ne "fédère" que les associations qui défendent le régime d'Ankara, ou au moins s'abstiennent de toute critique à son égard, et qui a réagi à l'adoption par le Conseil municipal de Genève d'une motion dont le titre résumait le propos : "Turquie : défendre les droits humains, la démocratie et les droits du peuple kurde", en balançant au Maire de Genève, à ses collègues du Conseil administratif, à toutes les conseillères et tous les conseillers municipaux de la Ville et au Conseiller fédéral Burkhalter) une lettre dans laquelle elle assure que son "oeil averti (...) reconnaît facilement (l')inspiration turcophobe" de la motion (défendre les droits humains et la démocratie en Turquie est donc faire preuve de turcophobie, ce qui a contrario suggèrerait que ces droits et ce principe sont étrangers à la Turquie*). Le même "oeil averti" décèle dans la motion "la rhétorique habituelle de la propagande d'activistes" (nous, donc), "proches de l'organisation terroriste PKK, reconnue comme terroriste par l'UE et les USA" (ce qui est supposé être un label définitif) "et qui poursuit son militantisme sur le territoire genevois également". Qu'elle le poursuive aux avant-postes du front face à l'Etat islamique étant sans doute hors de propos. La "Fédération des Associations turques de Suisse Romande" remercie les conseillères et conseillers municipaux de droite et d'extrême-droite qui ont voté contre la motion, et s'apitoie sur ceux qui "portés par de bons sentiments, par naïveté, par ignorance ou par suivisme" l'ont votée, la majorité du Conseil municipal de la Ville étant donc composée soit de fourriers du terrorisme (les auteurs de la résolution), soit d'imbéciles, d'ignorants et de carpettes. Tant qu'à faire, on se satisfera d'être placés dans la première catégorie plutôt que dans la seconde : on n'y sera pas seuls*

Puis les auteurs de la bafouille égrènent, avant de céder à leur péché mignon -la négation du génocide arménien- leurs dénis de réalité, ou leurs "vérités alternative" comme dirait Trump -euphémisme politiquement correct pour désigner de purs mensonges : selon eux, le HDP s'est retiré "de son propre chef" du parlement, en "refusant le jeu démocratique"... Or le HDP n'a pas déserté le champ parlementaire, et encore moins le terrain de la démocratie : il en a pratiquement été exclu par le gouvernement. Une quinzaine de ses députés sont en prison, comme son co-président, Selahattin Demirtas, et un millier de ses élus locaux et nationaux, de ses cadres et de ses militantes et militants. L'équation du régime est simple : le HDP défend les droits des Kurdes ? le PKK aussi. Donc le HDP et le PKK, c'est la même chose. Et comme le PKK a pris les armes, le HDP est complice du terrorisme. Raisonnement par amalgame, sans rapport à la réalité politique, mais fort utile comme prétexte pour se débarrasser du plus résolu des partis d'opposition -après quoi le régime pourra s'occuper du parti social-démocrate et kémaliste CHP. Place nette aura été faite, dégagée de toute opposition.

La lettre des erdoganistes romands reprend ensuite la fable du coup d'Etat tenté par le prédicateur islamiste Gülen, coup d'Etat qui, s'il avait réussi, "aurait offert un Khomeiny à la Turquie". Outre que rien ne corrobore la responsabilité de Gülen dans le putsch foireux de juillet dernier, on se gardera bien de déterminer qui, de Gülen ou de Erdogan est le plus islamiste. Et surtout, on rappellera que de l'échec du putsch militaire est issu un putsch politique, réussi, lui, par Erdogan : Plus de 140'000 fonctionnaires ont été limogés, 41'000 personnes ont été arrêtées (dont des juges et des procureurs). La plupart des media d'opposition ont été fermés, et même ceux qui n'étaient pas d'opposition mais seulement indépendants sont sous la menace -et les radio et télévisions n'ont plus l'obligation d'équilibrer les temps de parole des partisans et des opposants au pouvoir. Les intellectuel-les et les artistes critiques (ce qui devrait d'ailleurs être un pléonasme, quel que soit le régime) sont injuriés, parfois persécutés, comme les écrivaines Pinar Selek et Asli Erdogan.
Ainsi faut-il sans doute comprendre ce que la "Fédération des Associations turques de Suisse romande" résume par cette injonction : "laissons les Turcs avec leurs institutions et organisations civiles, mener leur lutte et résoudre leurs problèmes". En bourrant les prisons, en ratissant le Kurdistan (au prix de près de 2500 morts et 500'000 déplacés), en purgeant le parlement des députés favorables aux droits des Kurdes, en condamnant les media d'opposition au silence...
Depuis le 15 juillet de l'année dernière, 408 citoyens turcs ont demandé l'asile politique en Suisse. Dont, entre autres diplomates, le "numéro deux" de l'Ambassade de Turquie à Berne.
Un "terroriste", sans doute, lui aussi...

*Samedi 25 mars à Berne, Place fédérale à 14 heures, une manifestation est organisée pour la liberté, des négociations de paix, l'Etat de droit et la démocratie en Turquie

16:02 | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : turquie, kurdistan, erdogan | |  Facebook | | | |