Et s'il fallait Trump pour nous réveiller ? (lundi, 12 décembre 2016)

coupdepied.jpgDe la coup-de-pied-au-cul-thérapie

Et s'il fallait Trump pour réveiller la gauche, quitte à la réveiller par un grand coup de pied au cul ? Comme Prince Charmant éveillant la Belle au Bois Dormant, on aurait évidemment pu trouver mieux que Trump -il est vrai que comme Belle au Bois Dormant, on pourrait aussi trouver mieux que la gauche américaine (ou européenne) dans son état présent, mais on fait avec ce qu'on a. Ce qui n'empêche pas, mais au contraire enjoint, de vouloir mieux, et de faire ce qu'on peut, là où "l'histoire nous surprend", pour faire advenir ce mieux. A fragmenter son discours et ses programmes en autant de composantes sociales qu'elle en reconnaît à la société dans laquelle elle agit (et au risque, patent, d'en oublier toujours : après tout, le "blanc chrétien de la classe moyenne" qui a voté Donald pour faire chier Minnie pourrait se revendiquer lui aussi être d'une "communauté" disposant de son droit fondamental à être reconnue au nom de la "diversité"...), et à cultiver la "diversité" d'identité fragmentées, distinctes et qui finissent toujours, forcément, par devenir concurrentes, la gauche en a oublié ce qui, depuis un petit quart de millénaire qu'elle existe, la structurait et la légitimait : le principe et le projet de l'égalité.

Il y a des défaites méritées -et enseignantes

Dans un article paru le 18 novembre, après l'élection des grands électeurs de Trump, l'historien des idées Mark Lilla, spécialiste des Lumières, enjoignait à la gauche (américaine en l’occurrence, mais son invite pouvait être faite aussi aux gauches d'Europe) de retrouver l'universalisme qui traditionnellement, et fondamentalement, caractérise la "pensée de gauche", et donc de renoncer à sacraliser la "diversité" -laquelle le mérite d'autant moins qu'elle n'est ni un principe ni un projet, mais une caractéristique de toute société. Il ne s'agit évidemment pas d'abandonner la défense des droits de "minorités" qui d'ailleurs, additionnées les unes aux autres, constituent une majorité (aucun groupe social, aucune cohorte statistique, n'est à lui seule, à elle seule, majoritaire dans une société contemporaine, sauf à la définir de manière si générale qu'elle n'a plus aucune cohérence). Il s'agit d'autant moins d'abandonner cette défense de droits individuels fondamentaux que ces droits n'ont jamais été plus menacés qu'aujourd'hui, depuis qu'ils ont été proclamés. Il s'agit cependant de les réinsérer dans un projet social qu'ils ne peuvent, même additionnés les uns aux autres, définir. Il n'y a de  principes de "gauche" qu'universalistes, et quand cet universalisme (celui de la liberté, de l'égalité, de la fraternité...) se fragmente dans des défenses corporatistes ou particularistes que rien ne relie entre elles, c'est "la gauche" elle-même qui disparaît du champ politique. "La gauche" ? On use ici d'un terme qui ne signifie rien, en soi. On est "à gauche" dans un paysage politique donné, à un moment donné, et cela ne dit rien de ce qu'on défend, de ce qu'on propose. Pour retrouver le sens des mots politiques, il faut les qualifier politiquement. Parler, par exemple, de socialisme. Et user de ce concept qui, écrivait l'Internationale Situationniste il y a cinquante ans, connaissait déjà à l'époque "de Khrouchtchev aux curés, la plus riche variété de contresens qui ait jamais été concentrée sur un seul mot".

Les grandes questions (et donc les grands clivages) politiques sont les mêmes depuis deux siècles (ou plus : certaines sont posées depuis les premières cités, il y a six mille ans). Questions de classes sociales et de luttes de classes, de guerre et de paix, de propriété privée ou publique, de définition du "bien commun". Et les réponses à ces questions sont, forcément, des réponses collectives et communes à l'ensemble du corps social -non des réponses fragmentées en autant de composantes qu'il y en a dans ce corps social. L'obsession identitaire, qu'elle soit de droite ou de gauche, qu'elle invoque des "racines" (comme les personnes étaient des plantes) ou des droits (comme si les droits des uns n'impliquaient pas le respect de ceux des autres) ne produit pas un contrat social mais une addition de narcissismes et de replis réactionnaires.
Ce dont il est question, c'est donc d'un programme, et d'un programme cohérent, organisé autour de principes et d'objectifs fondamentaux. A la limite (s'il limite il y a), le contenu même de ce programme importe peu, dès lors qu'il traduit ces principes et ces objectifs -toujours les mêmes : la liberté et l'égalité (la fraternité ne pouvant guère se traduire en éléments d'un programme, puisqu'elle ne peut se décréter).

Il est certes tentant, face à la violence du capitalisme, de prendre le repli sur les communautés particulières pour une alternative à la sauvagerie du monde. Mais outre que ces communautés ne sont pas plus préservées de cette sauvagerie qu'elles ne peuvent en préserver leurs membres, elles n'ont jamais été un rempart contre quoi que ce soit, sinon contre les libertés individuelles : rien n'est plus totalitaire qu'une communauté. Le populisme autoritaire d'un Trump, ou d'une Le Pen, ou de leurs équivalents, ne libère ni ne protège personne. Ce populisme là (car il en est un autre, libertaire celui-là, qui est d'ailleurs le populisme des origines, celui des narodniki russes) est un enfermement et les colères qu'il exploite sont sans programme ni perspectives. Mais si la seule réponse que la gauche est capable de lui donner est celle de la défense des acquis des cinquante dernières années, cette réponse sera parfaitement inaudible à celles et ceux qui votent pour le pire parce que le statu quo leur est devenu insupportable. Or une gauche qui se résumerait à la défense du statu quo est une gauche qui n'aurait plus rien à dire à personne, sinon à une addition de clientèles spécifiques. Une gauche qui mériterait donc la baffe ou le coup de pied au cul que lui assènent celles et ceux qui l'ont désertée : Le socialiste valaisan (et Conseiller national) Mathias Reynard a parfaitement raison quand il observe, dans "Gauche Hebdo", que "si un Trump ou un Blocher arrivent à faire croire qu'ils défendent le peuple alors qu'ils sont puissants, s'entourent de puissants et mènent une politique pour les puissants, c'est une aberration. Et il y a une responsabilité partagée". Et il y a donc la nôtre, de responsabilité...


Il y a des défaites méritées -et enseignantes : "Nous sommes campés sur (nos) défaites et nous ne pouvons renoncer à une seule d'entre elles, car de chacune nous tirons une portion de notre force, une partie de notre lucidité" (Rosa Luxemburg)

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