L'extrême-droite aux portes du pouvoir ? (mardi, 21 juin 2016)

Groupes-folkloriques.jpg Prélude autrichien

Il s'en est fallu de peu, d'un souffle, il y a quelques semaines, pour que les Autrichiennes et les Autrichiens élisent à leur présidence le candidat d'un parti d'extrême-droite, qui aurait été le premier chef d'Etat européen à être issu de cette soue depuis la fin de la Guerre Mondiale. Mais avec presque 50 % des suffrages (tout étant dans ce "presque"), Norbert Hofer, le candidat du fort mal nommé "Parti autrichien de la liberté" (FPOe), qui a d'ailleurs fait recours contre le résultat,  et demandé l'annulation du scrutin, se retrouve porteur d'une symbolique plus menaçante que la réalité du pouvoir qu'il aurait pu avoir en tant que président de l'Autriche : la symbolique d'une possible accession de l'extrême-droite à la tête d'un Etat européen. Car il y a, en Europe, aujourd'hui, une réelle dynamique de l'extrême-droite (ou de la "droite radicale, si on préfère cet euphémisme), qu'aucune "grande coalition" à l'autrichienne (alliant sociaux-démocrates du SPOe et chrétiens conservateurs du OevP), ni aucun "front républicain" à la française, n'arrive à entraver. Au contraire : ces coalitions et ces fronts permettent à l'extrême-droite, du moins quand elle n'a jamais réussi à se faire démocratiquement confier le pouvoir, de se présenter comme une alternative, quand elle n'est qu'une résurgence.


 "Quelle époque terrible que celle où des idiots dirigent des aveugles" (Shakespeare)

L'Autriche a donc failli élire à la tête de l'Etat le candidat d'un parti d'extrême-droite. Il faut certes se garder de confondre toute extrême-droite avec le fascisme ou le nazisme : l'extrême-droite, cela qualifie non pas un projet politique mais une situation dans le paysage politique -cette dénomination nous vient de la répartition des forces politiques dans les assemblées révolutionnaires françaises : à gauche, on trouvait ceux qui voulaient poursuivre la révolution, et à l'extrême-gauche ceux qui voulaient la radicaliser; à droite, on trouvait ceux qui voulaient arrêter la révolution, et à l'extrême-droite ceux qui voulaient en revenir à l'ordre ancien; et au centre, on trouvait ceux qui attendaient de savoir d'où soufflait le vent pour savoir à qui s'allier, tout en préservant la possibilité d'autres alliances au cas où le vent se mettrait à souffler d'ailleurs. L'extrême-droite peut ainsi être fasciste ou nazie, certes, mais elle peut tout aussi bien être ultralibérale, ou intégriste religieuse : elle est toujours régressive, mais peut parfaitement être démocratique, si l'on ne donne de la démocratie que la définition la plus basique : "le pouvoir du peuple" -tout étant dans la définition du "peuple"...

Le courant politique dont participe le FPOe, nourri des crises migratoires, économiques et institutionnelles (dont celle de l'Union européenne, et en Autriche celle des deux partis, le social-démocrate et le catholique conservateur, qui dominaient la vie politique depuis soixante ans) est aujourd'hui  présent dans toute l'Europe (en cela aussi, la Suisse est européenne...), avec des forces inégales, certes, mais qui peuvent atteindre un poids politique considérable : l'UDC suisse pèse 30 % des suffrages et le Front National français 30 % dans les sondages...  Les néo-nazis d'"Aube dorée" pèsent 7 % de l'électorat grec, les racistes de "Jobbik" 20 % de l'électorat hongrois, les nationalistes europhobes de l'UKIP 12,6 % de l'électorat britannique, leurs homologues des "vrais Finlandais" 17,6 %, des "démocrates suédois" 12,6 %... et si en Belgique  le Vlaams Belang ne pèse que 3,7 % des suffrages, en Italie la Ligue du nord 4,1 % et la "Nouvelle droite" polonaise un poids microgrammique, c'est généralement que d'autres broutent sur leur territoire (en Pologne, la droite catholique et russophobe, par exemple...). La droite de la droite est au pouvoir en Norvège, en Finlande et en Slovaquie, et elle participe aux gouvernements danois et suisse... -et on ne s'en tient là qu'aux chiffres des plus récentes élections législatives  nationales...

Le FPOe autrichien trouve, clairement, sa source très loin à l'extrême-droite. Quelque part du côté de l'Anschluss et du nazisme, et avant lui de ce que l'on  avait qualifié d'"austrofascisme" -et qui fut submergé, précisément, par l'Anschluss. Pour autant, le candidat du FPOe n'était ni nazi, ni fasciste. Mais il était le candidat, et donc la personnification, d'un courant politique au moins xénophobe, sinon raciste; au moins europhobe, sinon isolationniste; au moins populiste, et "anti-intellectuels" autant qu'"anti-immigrés". Courant que sociaux-démocrates et catholiques conservateurs autrichiens n'ont même pas été foutus de combattre a minima, en appelant à voter pour le candidat écologiste, qui sera certes élu contre le candidat de l'extrême-droite, mais sans le soutien du PS et du PDC autrichiens. Pire : sociaux-démocrates et catholiques conservateurs ont tenté de couper l'herbe électorale sous les pieds fourchus du FPOe... en adoptant à l'égard des réfugiés une politique de fermeture des frontières qui était précisément celle exigée par le FPOe, et celle menée par l'extrême-droite hongroise au pouvoir... et près de 40 % des électeurs sociaux-démocrates approuveraient une alliance avec le FPOe...

C'est de cela, aussi, que naissent les succès de l'extrême-droite, partout : de la passivité et des compromissions des démocrates en général, et de la gauche en particulier...
«  Quelle époque terrible que celle où des idiots dirigent des aveugles »  (Shakespeare)

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