Révision de la loi sur l'asile : Un vieux tropisme xénophobe... (jeudi, 23 mai 2013)

La paranoïa xénophobe en Suisse est ancienne, et fut non seulement xénophobe, mais aussi, explicitement, antisémite: en janvier 1939 (la Guerre Mondiale n'avait pas encore éclaté, mais les persécutions antisémites massives étaient déjà la règle depuis six ans), le chef de la police fédéral, Henrich Rothmund, revendiquait, tout fiérot, d'avoir (avec la Police des Etrangers) « lutté depuis vingt ans (...) contre l'augmentation de la surpopulation étrangère, et plus particulièrement contre l'enjuivement » (Verjudung) de la Suisse.  En d'autres termes, Rothmund et sa police (et donc, derrière elle, le gouvernement fédéral) avaient engagé depuis la fin de la Grande Guerre (et la défaite de l'Allemagne) la Suisse dans quelque chose qui ne saurait être qualifié autrement qu'un « antisémitisme d'Etat ».

afficheAsile.jpgRefuser l'abdication de l'intelligence devant le sinistre petit calcul politique

Combien la Suisse a-t-elle refoulé de juifs à sa frontière entre 1939 et 1945, et combien de ces juifs refoulés ont été déportée vers les camps de la mort ? Dans Le Temps, les historiens Serge Klarsfeld et Marc Perrenoud ont confronté leurs chiffres : « la Suisse n'a pas refoulé plus de 3000 juifs »  entre 1939 et 1945, et un millier d'entre eux ont édé déportés, affirme Klarsfeld. «  Un peu plus de 20'000 personnes ont été refoulées pendant la guerre » mais il est «impossible de calculer la proportion de personnes juives parmi celles-ci », précise Perrenoud, sur la base des travaux de la « Commission Bergier ». Et ce débat de chiffres nous laisse un goût amer. Parce que même si on admet les chiffres de Klarsfeld (3000 refoulés, 1000 déportés), est-ce qu'on doit en tirer la conclusion que « c'est pas si grave que cela » ou celle que, comme le relève Perrenoud, ces 3000 personnes « auraient pu être acceptées (en Suisse) sans risque »  ? De plus, ces chiffres (ceux de Klarsfeld comme ceux de la Commission Bergier) ne concernent que la période de 1939 à 1945, alors que l'antisémitisme d'Etat nazi a sévi depuis 1933... Voilà en tout cas de quoi nous rafraîchir utilement la mémoire avant le vote, le 9 juin, de la batterie de dispositions proposées pour démanteler encore un peu plus le droit d'asile, comme on cède à un vieux tropisme : Ce ne sont certes plus les « juifs » qui sont la cible de cette entreprise séculaire, ni le fantasme de l'« enjuivement » de la Suisse qui en est le prétexte, mais la continuité de l'exercice frappe. Comme un vieux tropisme xénophobe.
Elle frappe même, cette continuité, dans la méthode : l'« urgence »  pour pouvoir appliquer des mesures sans attendre que le peuple se soit prononcé sur elles, les pleins pouvoirs accordés au gouvernement pour tester des dispositifs dont on ignore l'efficacité autant que la légitimité, la création de « centres spéciaux »  (les «camps» étant sans doute trop chargés de trop sombres souvenirs) pour requérants « récalcitrants »  sans que les critères de définition de leur récalcitrance ait été définis, tout cela vient de loin, et aurait dû y rester. Mais on a même parfait, en l'empirant, le vieux dispositif de tri des « bons » et « mauvais »  requérants : pendant la Guerre Mondiale, les déserteurs étaient considérés comme des réfugiés de plein droit, et la désertion comme un motif suffisant d'asile -eh bien désormais, si les mesures soumises au vote le 9 juin sont acceptées, la désertion ne sera plus un motif suffisant d'octroi de l'asile. Et on ne pourra plus déposer une demande d'asile dans une ambassade suisse (depuis 1981, plus de 2500 personnes avaient par ce moyen reçu la protection de la Suisse, par l'octroi d'une admission provisoire ou du statut de réfugié). Les réseaux mafieux d'émigration et d'immigration clandestines tireront seuls profit de la suppression de cette possibilité.

Et puis, derrière tout cela, derrière tous les dispositifs successivement mis en place pour « maîtriser l'immigration »  en général, et en particulier la part, fort minoritaire, qu'y prennent les demandes d'asile, il n'y a pas seulement le vieux fonds xénophobe : il y a aussi l'illusion tenace que l'on peut réduire l'immigration par la réduction des possibilités d'immigration légale, et que les immigrants potentiels y réfléchiraient « à deux fois » avant de tenter de partir vers la Suisse. Comme s'ils lisaient nos lois avant de partir. Comme si le risque d'être refoulés, ou internés, ou emprisonnés, ou expulsés, pesait quelque chose face aux conditions de vie, et aux risques de misère, de torture ou de mort qu'ils fuient. Il faudrait, pour qu'ils renoncent à tenter de venir se réfugier dans nos pays, que les conditions de vie et le niveau de respect des droits fondamentaux y soient pire encore que dans leurs pays -en somme, que nous organisions délibérément, ici, des violations des droits humains au moins aussi graves que celles qu'ils fuient. Certains en rêvent  -pas encore à voix haute, mais leurs murmures traînent déjà sur les réseaux sociaux et dans les commentaires des blogs. Ce n'est sans doute pas ce que veulent les partis de droite qui, aux basques de l'UDC, soutiennent le « paquet » de mesures soumis au vote le 6 juin, mais les chefs de ces partis savent pertinemment que ces mesures seront sans autre effet que de dégrader encore un peu plus  la situation des réfugiés, sans réduire leur nombre.

Refuser ces mesures ne sera donc pas seulement, pour nous, refuser une régression de plus, un démantèlement de plus du droit fondamental à l'asile -ce sera aussi refuser l'abdication de l'intelligence devant le sinistre petit calcul politique consistant à se vautrer devant les xénophobes en espérant pouvoir en récupérer quelques reliefs électoraux.

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