Ah ça ira, ça ira, ça ira... (samedi, 14 juillet 2012)

C'est dit, on prend la Bastille... mais laquelle ?

On est le 14 juillet. Alors, c'est dit, on prend la Bastille... mais laquelle ? La Bastille, le 14 juillet 1789, fut prise alors qu'elle était vide de tout prisonnier politique -mais elle symbolisait l'absolutisme (que finançaient des banquiers genevois), elle fut pour cela défendue (par des Suisses) jusqu'au bout, et fut pour cela prise (par des lecteurs de Rousseau)... Que nous faudrait-il prendre, en ce 14 juillet 2012, pour que cette prise fasse le même bruit, après plus de deux siècles, que celle de la forteresse parisienne ? Dans cette société marchande, prendra-t-on un centre commercial ? Dans cette société du spectacle, prendra-t-on une télévision ?

« C'est une révolution ? Non Sire, c'est une révolution... »

Que l'on célèbre en France le 14 juillet la prise de la Bastille ou la Fête de la Fédération, un an plus tard, c'est toujours une révolution que l'on célèbre -ce qui en signe l'acte de décès.  Où en sommes nous, deux siècles et quart plus tard ? A cette certitude : on ne (re)fera plus de révolution sans avoir (ré)inventé la révolution, non comme prise du pouvoir, mais comme déprise de son emprise, comme mouvement par lequel tout pouvoir, fût-il le plus dérisoire,  est rendu illégitime.

Les révolutions, d'ailleurs, n'aboutirent jamais là où elles promettaient d'aller : « Liberté, Egalité, Fraternité » accouche de Napoléon, « La Terre, la Paix, la Liberté» de Staline, d'autres eschatologies politiques de Mao, de Mengistu, des Khmers Rouges ou de Khomeiny. Depuis la victoire de la révolution bourgeoise, plus aucune révolution n’a vaincu. C’est que la mesure même de la victoire ou de la défaite de la révolution a changé : il s’agissait en 1789 de renverser le pouvoir d’une classe, et les institutions qui matérialisaient ce pouvoir, pour lui substituer le pouvoir d’une autre classe, avec les institutions le matérialisant. Il ne s’agit plus désormais de substituer une classe à une autre, d’installer un pouvoir à la place d’un autre, mais d’abolir les classes, et de se passer des pouvoirs.
A défaut de révolutions victorieuses, notre histoire cependant est jalonnée de moments révolutionnaires, de parcelles de révolutions exprimant toutes la nécessité de la révolution, mais n'en concrétisant, pour un temps, que tel ou tel élément. Chacun de ces moments néanmoins est un moment de rupture, qui exprime, en interrompant le cours « normal » des choses,  à la fois la nécessité et la possibilité d'une rupture plus grande encore. Ainsi avançons nous de ruptures en ruptures, jusqu'à ce que, aidés en cela par les succès même du capitalisme, cette scansion de victoires temporaires et de défaites remédiables aboutisse, espérons-nous, à la rupture ultime.
Nous pouvons être la mèche, nous ne sommes pas la poudre. La poudre est celle que meule l'ordre du monde, et ce sont ses maîtres qui la fournissent, stockée dans ses asiles, ses prisons, ses hôpitaux, ses « banlieues à problèmes », ses ghettos, ses « restos du cœur », ses périphéries et leurs bidonvilles... La bombe nous échappe, et si nous devions retenir quelque chose de Netchaïev, ce serait que notre travail n'est pas de produire le nouveau monde (quoique nous ayons quelque idée là-dessus aussi, et que nous puissions comme tant d'autres concourir à le concevoir), mais de détruire l'ancien. Or on ne peut transiger avec la liberté sans la trahir, ni avec la lucidité sans l'abolir. Ne vouloir qu'être maître à la place du maître, c'est se contenter d'un changement de maître. Ne vouloir qu'être «comme le maître», ou posséder ce que le maître possède, c'est rester esclave -et esclave envieux.
L’histoire n’a pas d’autre logique que celle qu’on lui donne, ni d’autre marche que celle des hommes et des femmes qui la font. Or chacun d'entre nous est deux : celui ou celle qu'il ou qu'elle est, celui ou celle qu'il ou elle veut être.  Nul ne devrait parler en un autre nom qu'en le sien ; notre parole collective devrait être sans porte-parole, et nos actes collectifs sans mandataires. Chacun n'engagerait alors ce qu'il consentirait à gager, et ne serait tenu qu'à se refuser à ce que ces actes et ces paroles se démentent les uns, les autres. Nous ne devrions être que des individus libres, autonomes, capables de se refuser et de refuser ce que d'autres pourraient exiger d'eux. Que ces autres se cherchent ou se créent une église : ces étables sont faites pour ces veaux.
N'être socialement et politiquement rien n'est pas le prix de notre liberté, mais sa condition même, et notre manière à nous de « dépouiller le vieil homme » : C'est toujours en n'étant rien, ou pas grand chose, que nous pouvons être tout, ou quelques chose, et en attendant, ricaner de tous ceux qui croient être quelqu'un, et valoir quelque chose.

Bon 14 juillet, citoyennes, citoyens...

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