Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front (dimanche, 07 août 2011)

Le Dieu laborieux du Livre, créant l'Homme à  son image, lui a paternellement octroyé un jour de repos sur sept -et encore :afin qu'hommage Lui soit rendu, à  Lui, Patron de tous les patrons. Il nous faut remettre le travail sur ses pieds, et Dieu dans ses limbes : au travail (tripalium, travail lié, travail non choisi) on peut bien condescendre à  consacrer quelques heures par semaine (et que cette semaine soit une décade nous conviendrait fort bien). Mais pas plus. Et si possible moins.

La libre construction du temps libre, c'est-à -dire du temps libéré du travail, est une revendication nécessaire à  la légitimité de celle de la réduction du temps de travail. Nous n'avons pas seulement à  nous préoccuper de ce que feront du temps libéré du travail les travailleurs (et nous en préoccuper ne signifie certes pas le définir à  leur place), mais aussi de libérer ce temps de « loisirs » que la consommation et la marchandise transforment en un travail, comme une frustration se transforme en ulcère. Nous avons à  combattre le plus résolument, le plus radicalement, avec la plus grande intolérance, toute prétention à  organiser le temps libéré, et à  proclamer avec la même résolution, la même radicalité, la même intolérance, le droit fondamental de chacun à  faire ce qu'il veut de son temps -y compris le droit de n'en rien faire, ce qui sera toujours en faire plus et mieux que ce que la société marchande, ses managers, ses psychologues et ses vendeurs de « loisirs » et de « culture » proposent d'en faire.

Le refus du salariat, le refus du travail organisé et déterminé par d'autres que ceux qui le font, le refus, enfin, de la chefferie, sont fondateurs de tout projet socialiste -seuls les socialistes refusant encore de l'admettre, la droite libérale l'ayant quant à  elle fort bien compris. La lutte contre l'ordre du monde commence par la lutte contre le travail produisant cet ordre, et que cet ordre en retour organise.

En luttant contre le travail salarié, nous luttons en fait pour le travail lui-même, puisque le salariat, réduisant la poiesis à  la praxis, réduit le travail à  la production et la création à  la reproduction. Ce projet n'est rien d'autre -rien de plus, rien de moins- que celui d'instaurer la dictature de la vie sur la survie.

Comme la bagnole (qui sert à  aller travailler, ou à  partir se reposer du travail), le travail rend con. Pis : il est la concrétisation du vol de notre temps. Le temps passé au travail est un temps perdu (certes, pas perdu pour tout le monde, mais perdu pour l'écrasante majorité de ceux qui « travaillent »), et le seul temps salarié qui ne soit pas perdu est le temps salarié dérobé au travail.

Il faudra bien dire quelle mystification, quelle escroquerie, quelle humiliation et quelle bêtise est la stigmatisation du chômage, comme si l'humain n'était humain qu'en s'asservissant au travail, quand ce qui le distingue des autres animaux n'est certes pas le travail, mais ce qui, dans l'idéologie du travail, est considéré comme son altérité, tout ce qui se donne sans attendre de retour, tout ce qui s'offre sans contrat d'échange : l'art, le rire, la pensée, l'amour, l'humour

La généralisation des rapports monétaires et marchands implique, pour la satisfaction des besoins fondamentaux et l'exercice des libertés fondamentales des individus, que ceux-ci disposent d'un revenu monétaire suffisant. Or si aucun pays, pas même le plus riche, n'est en mesure d'assurer à  l'ensemble de sa population un revenu garanti à  la hauteur des envies de consommer, chaque pays « développé », chaque économie « nationale » postindustrielle, est d'ores et déjà  en mesure d'assurer à  l'ensemble de sa population un revenu couvrant les besoins fondamentaux des individus, et garantissant leurs droits et leurs libertés. La seule addition des transferts sociaux existants équivaut au coût d'un tel revenu -ces transferts étant par ailleurs constitués d'un empilage inefficace d'allocations conditionnelles, contradictoires, partielles et insuffisantes. Si la masse considérable des besoins non solvables et non satisfaits, ajoutée à  la masse infinie des désirs, exclut d'envisager la « fin du travail », la masse tout aussi considérable des ressources gaspillées et des prestations sociales mal conçues offre déjà  la possibilité d'envisager la fin de l'obligation du travail salarié. Or cette obligation est au coeur du fonctionnement économique capitaliste : le capitalisme tient par le salariat -la remise en cause du salariat est donc une remise en cause du capitalisme. Changer la vie est toujours notre ambition.

La condition de cette remise en cause est une distinction entre les besoins et les envies, autrement dit entre les droits et les désirs. La société, et moins encore l'Etat, n'ont pas à  garantir la satisfaction des seconds ; la société, et plus encore l'Etat, à  supposer que l'on ait choisi de ne pas s'en passer, n'ont de légitimité que s'ils garantissent la satisfaction et le respect des premiers. Mais il y a à  la clef de cette distinction le désengagement de l'emprise consumériste et marchande : le logement est un besoin et donc un droit -pas la villa rurbaine; l'information est un droit -pas la télévision.


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