Ah, ça ira, ça ira, ça ira... oui,. mais où ? et quand ? (jeudi, 14 juillet 2011)

Nous sommes le 14 juillet. Et, réflexe pavlovien de vieux gauchiste, on va évidemment vous parler, ici aussi, comme dans "Le Courrier" de ce matin, de révolution . On ne fait d'ailleurs plus, dans nos pays et nos villes qui en connurent quelques unes, qu'en parler. On pourrait vous parler d'autre chose, la date se prêtant pour nous à  bien des détours et à d'autres célébrations, mais c'est de quelque chose qui traîne dans nos armoires, dans nos histoires, dans nos familles et dans nos bibliothèques dont nous écrivons ici. Quelque chose qui a cela, et peut-être cela seul, en commun avec l'amour et avec la liberté, qu'on ne peut ni le faire ni en jouir seul.

On ne peut être libre qu'avec d'autres, mais on perd sa liberté dès qu'on n'est plus seul. Comment faire alors pour gagner ce que l'on ne peut gagner sans ce qui nous le fait perdre ?

Il ne devrait évidemment être question pour des socialistes  (et peu importe qu'ils se proclament réformistes ou rèvolutionnaires, puisqu'un réformisme "radical" (au sens étymologique du terme) sera toujours plus révolutionnaire qu'une rhétorique léniniste, d'adhérer de quelque manière que ce soit à  quelque projet néo-libéral que ce soit, mais il devrait leur revenir d'utiliser le mouvement par lequel le capitalisme lui-même s'attaque à  ses anciennes formes et à  son propre héritage, pour le pousser hors des limites que le capitalisme voudrait lui assigner. Nous n'avons pas à  nous transformer en défenseurs du salariat, de l'Etat, de la propriété privée, sous prétexte que ces vieux ennemis sont aujourd'hui attaqués par un nouvel ennemi. Le néo-libéralisme incendie le vieux capitalisme, et alors ? Notre tâche est de jeter de l'huile sur ce feu, non de l'éteindre... et il y a finalement deux manière d'accompagner le capitalisme : celle de la social-démocratie, qui l'accompagne comme Leporello accompagne Don Giovanni ; celle d'une gauche renouvelée, qui l'accompagnerait comme le loup accompagne le petit Chaperon Rouge...Ce qui n'avait déjà  plus grand chose de socialiste a désormais cessé de l'être. Ceux qui, « à  gauche » ou à  l' « extrême-gauche », ont eux-mêmes réduit leur projet révolutionnaire à  n'être plus que le sauvetage des acquis du réformisme social-démocrate et démocrate-chrétien, sont les héritiers de plus d'un siècle et demi de révolutions trahies, de révoltes inabouties, d'insurrections détournées. Comptables de ces échecs, les voilà  au surplus conservateurs de leurs scories, et de cela même qu'ils prétendaient vouloir dépasser : l'économie keynésienne, le réformisme bernsteinien, l'éthique wéberienne bornent désormais l'horizon des héritiers de Lénine, Staline, Trotsky, Mao et Guevara. Quand la social-démocratie n'est même plus capable d'être social-démocrate, c'est la gauche révolutionnaire qui reprend de ses mains le lumignon du réformisme étatiste. Mais pour en arriver là , il aura fallu tout de même écraser Cronstadt et l'Ukraine de Makhno, la Catalogne libertaire, les Conseils ouvriers allemands, italiens, polonais, tchèques et slovaques. Il aura fallu trahir les révolutions cubaine et algérienne, ossifier la révolution chinoise, assassiner Spartakus, mercantiliser Mai 68. La « gauche qui résiste » résiste surtout à  sa propre mémoire : elle est une formidable revue des échecs de tous les pouvoirs issus, ou affirmant l'être, de toutes les révolutions du siècle. L'ordre capitaliste a résisté à  toutes ces révolutions ; le projet révolutionnaire, lui, a failli succomber sous les mains des révolutionnaires vainqueurs, et les bottes de leurs flics. Mais si depuis la Commune les révolutions ont échoué, leur répression n'a vaincu que pour un temps : la Révolution a survécu aux révolutions triomphantes et les forces révolutionnaires aux révolutionnaires au pouvoir. Partout, et à  chaque fois qu'apparemment les révolutions furent défaites, sont nées de leur défaite même de nouvelles volontés révolutionnaires, de nouvelles forces révolutionnaires, un nouveau désir de révolution. La révolution est moins une vieille taupe qu'un phénix sans âge. Jamais le déroulement de l'histoire n'est conforme aux volontés de ceux qui croient la faire et sont faits par elle, ne faisant que la suivre, feignant d'être les organisateurs de cette chose qui les dépasse. Les dirigeants sont dirigés, les leaders sont conduits, les chefs suivent, et le divorce est absolu entre le discours sur la réalité et la réalité elle-même : si celle-ci ne semble pas se venger de celui-là , c'est qu'elle est trop occupée à en rire. Vive le 14 Juillet, citoyennes et citoyens !

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