De la « préférence cantonale » à l'embauche : Les enfumeurs parlent aux démagogues (lundi, 23 mai 2011)

La Communauté genevoise d'action syndicale, qui regroupe tous les syndicats genevois, a récusé le projet de «préférence cantonale » proposé par le Conseil d'Etat  - proposition ayant pour fonction de faire passer au second plan, derrière un rideau de fumée et sous les applaudissements du MCG, un nouveau dispositif de précarisation des chômeuses et chômeurs en fin de droit, et de renforcement de la sous-enchère salariale par la mise à disposition gratuites d'employées et d'employés dans des entreprises qui, comme la Migros, n'ont aucun besoin de bénéficier d'une prime de ce genre à une embauche de ce genre. Quant à la lutte contre le dumping salarial, elle passe non seulement par un renforcement des dispositifs et des moyens de contrôle du respect des normes légales ou conventionnelles, mais aussi, et désormais surtout, par l'instauration d'un salaire minimum garanti.

Le protectionnisme, la prohibition, les bootleggers et le tord-boyau : fable genevoise

Le « marché genevois du travail » n'est plus, et depuis fort longtemps, un marché cantonal, mais régional. Et s'agissant de Genève, un marché régional est un marché transfrontalier. La «  préférence cantonale », dans ces conditions, est aussi absurde que le serait une «préférence municipale» : c'est à l'embauche de chômeurs, y compris en assumant leur formation en emploi, qu'il s'agit de donner la priorité -mais que ces chômeuses et chômeurs habitent Genève, Vaud, la Haute-Savoir ou l'Ain est absolument indifférent puisque dès lors qu'ils seront employés par des entreprises genevoises, ils payeront des impôts à Genève. Il serait par ailleurs logique que les chômeuses et chômeurs pendulaires (vaudois) et frontaliers (français) puissent s'inscrire à l'Office cantonal de l'emploi en tant que demandeurs d'emploi : cela donnerait une plus juste idée de la réalité du chômage et du sous-emploi genevois que celle que donnent les statistiques actuelles, qui les sous-estiment en ne tenant compte que des résidentes et résidents. Reste que, même si l'emploi de frontaliers n'en est nullement la cause, le dumping salarial et social est une réalité. Pour le combattre, les syndicats genevois réclament de nouveaux moyens en personnel à affecter au contrôle du respect par les entreprises des conditions contractuelles, conventionnelles et légales de travail et de salaires. Le service chargé de ce contrôle ne dispose en effet que de seize inspecteurs, pour contrôler 45'000 entreprises employant 300'000 personnes. Il lui faut au moins 30 inspectrices et inspecteurs du travail supplémentaires pour pouvoir assumer sa tâche, et si les autorités cantonales se refusaient à s'accorder à elles-mêmes ces moyens, nécessaires pour que les « mesures d'accompagnement » à la « libre circulation » ne se résument pas à un exercice de dispersion de poudre aux yeux,, les syndicats envisagent de lancer une initiative populaire pour les y obliger. Les syndicats suisses (et le PSS), confrontés au même problèmes et aux même refus des « autorités » de se donner les moyens de les résoudre, sont sur la même ligne que les genevois : les délégués de l'USS viennent d'adopter une résolution demandant aux autorités de durcir ces mesures d'accompagnement et de renforcer les contrôles sur les nouveaux engagements (puisque ce sont eux qui sont porteurs des plus grands risques de dumping salarial et social ) et sur les entreprises étrangères qui détachent de la main d'oeuvre en Suisse.  On ne mène en effet pas la  lutte contre le dumping salarial en fermant les frontières, ou en instaurant à l'embauche une « préférence cantonale» (ou municipale, ou de quartier, ou d'îlot...), toutes mesures qui accroissent l'attrait du travail clandestin ou du travail au noir, mais en instaurant un salaire minimum légal, en étendant les conventions collectives, en renforçant les dispositifs de contrôle du respect des conditions légales, conventionnelles ou contractuelles de travail. Le protectionnisme national à l'embauche n'a qu'un effet incontestable : celui de renforcer le travail clandestin et le travail au noir (qui, eux, échappent par définition au protectionnisme) et donc d'aggraver le dumping salarial et social. La prohibition de l'emploi de frontaliers, au nom d'une « préférence cantonale » qui de toute évidence répond plus au souci de contenir le MCG qu'à celui de résorber le chômage, ne peut qu'avoir le même effet que toute autre prohibition : ouvrir, ou étendre, un marché noir sur lequel, s'agissant du travail (puisque le capitalisme en fait une marchandise), le moindre prix et les moindres droits seront la règle. Un  effet exactement inverse de celui que prétendent viser les partisans d'un protectionnisme de l'embauche qui, à Genève plus encore qu'ailleurs, relève de l'illusion quand on y croit, ou de l'escroquerie quand on ne croit qu'à ses effets sur l'opinion publique et l'électorat.  Sauf à prendre nos gouvernants pour des imbéciles, on accordera plus de crédit à la deuxième hypothèse : celle d'une pratique de bootleggers et d'une distribution de tord-boyaux frelaté.

13:57 | Lien permanent | Commentaires (9) | Tags : frontaliers, chômage | |  Facebook | | | |