Genève, la Suisse, la France... (jeudi, 05 mai 2011)


J'avoue, je suis frontalier...

En un moment où se déroule, de votations en élections et d'élections en votations, une sorte de course au repli identitaire entre forces politiques scharnées à nous enfermer, les unes dans une suissitude sans autre contenu que sa xénophobie, les autres dans un cantonalisme sans autre perspective que le culte de la frontière, il vaut peut-être la peine de se poser la question : Que suis-je, politiquement, « citoyennement » parlant ? Et d'y répondre, pour ce qui nous concerne ici, par deux évidences : Je suis Suisse puisque que Genève est un canton suisse. Mais je suis aussi français parce que ma culture est, pour l'essentiel, celle de France -et celle d'une Genève, et d'une « Romandie », culturellement connexes à la France. Bref, je l'avoue : je suis frontalier... mais j'ai une excuse : je porte mes frontières en moi...

Etre français sans être de France, puisqu'être Genevois sans avoir choisi être de Suisse...

Pour Rousseau la République et la démocratie n'étaient concevables qu'à la taille de la cité -et il pensait à la sienne, non à Paris ou à Londres. « Ma » République est à la taille de la démocratie -d'une démocratie où le pouvoir politique pourrait être constamment contrôlé par ceux sur qui il s'exerce. Encore faut-il que ce pouvoir ne soit pas réduit à n'être que le masque du pouvoir économique : mais il tient à nous qu'il en soit ou non ainsi, et c'est bien l'un des attributs de la citoyenneté que de délimiter son propre champ, de dire sur quoi elle porte, et d'abdiquer ou non face à l'argent. La politique peut être républicaine, l'argent n'est jamais que monarchique, et le marché absolutiste. Aujourd'hui être citoyen, c'est être capable de dresser la Commune contre l'Etat quand l'Etat s'aplatit face au Marché, être capable de liguer les Communes contre le Marché quand le Marché menace la démocratie, être capable d'identifier la Commune à la République, quand la banque ferme la fabrique. Citoyen d'une Commune de 190'000 habitants et d'une République de 500'000 habitants, me souciant peu de l'être et l'étant pourtant d'une Confédération de 7 millions et demi d'habitants, et ne ressentant pas le besoin de l'être d'une République centralisée de 70 millions d'habitants, je pourrais sans deuil cesser d'être Suisse, pourvu que je reste citoyen ; mais je ne puis cesser d'être français, alors même que je ne l'ai jamais été par nationalité, sans me nier comme citoyen. Je suis citoyen d'une petite République et d'une grande culture. Cette petite République est mon lieu politique, cette grande culture mon lieu de références multiples. En somme, mon pays, au sens où Ramuz entend ce terme, est Genève. Mais quelle est ma « patrie » ? Pour Ramuz, « la patrie est là où il y a le plus de gens qui nous ressemblent ». Or il y a plus de gens qui me ressemblent à Pointe-à-Pitre qu'à Zurich, à Tizi Ouzou qu'à Glaris, à Québec qu'à Saint-Gall. Par la langue dont j'use, par les références qui sont les miennes, par l'histoire à laquelle je me rattache, par une bonne part du projet politique que je défends, ma patrie est française -et elle n'a pas même besoin d'être la France pour l'être, puisque ma patrie est ma langue. Les « gens qui me ressemblent » sont ceux qui disent les mêmes mots que moi, dans la même langue que moi, y attachent le même sens et la même valeur que moi -et j'ai bien plus en commun avec un instituteur de Fort de France ou un musicien de Béjaïa qu'avec un banquier de Zurich ou un avocat de Zoug. Question de langue et de culture, certes. Mais question de convictions, et de choix, aussi. De convictions exprimées dans cette langue, de choix fondés sur cette culture. Et cela, enfin et surtout. me permet de choisir « ma France », de choisir celle de Kateb Yacine et celle d'Aimé Césaire, qui est aussi celle de René Char et d'Etienne de La Boëtie. Choisissant comme Jean Ferrat, « ma France » (et mes Français), je ne choisit pas un Etat -puisque de cette France, Rousseau et Ramuz sont aussi. Pour Etat, ma République me suffit. Dans Besoin de grandeur, Ramuz s'interroge : « Un petit pays est-il condamné par sa petitesse même à ne pas connaître la grandeur ? ». Il n'y a à cette interrogation qu'une réponse : que cela dépend de ce « petit pays » lui-même, que cela dépend de ses citoyens, d'eux seuls, et de chacun d'entre eux. Parce qu'il dépend d'eux qu'ils se résignent à l'étroitesse des frontières, et s'y calfeutrent, où décident de parler par dessus elles, et d'agir au-delà d'elles. Ramuz, encore : « Le poète s'enferme, mais c'est pour dire ; le petit bourgeois s'enferme, mais c'est pour se taire ». La Suisse se tait. Genève parle. L'une est une Confédération, l'autre une République. Une Confédération n'est qu'un Etat, et l'Etat est muet. Une République est une citoyenneté, et puisqu'il n'y a pas de citoyenneté sans parole, il ne nous reste plus qu'à faire des citoyens, des poètes.

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