A propos du "mouvement citoyen"

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Bonnet phrygien.jpgInclure pour ne pas changer ?

Depuis quelques années, la gauche politique emplit ses discours de la référence à la « citoyenneté », au « mouvement citoyen », aux « actions citoyennes ». Le qualificatif même mesure le mouvement : il ne s’agit pas de changer de société, mais d’inclure dans la société existante celles et ceux qu’elle a rejetés, comme si, admettant qu’il n’y ait plus de révolutionnaires, il fallait se contenter de revendiquer qu’il n’y ait plus que des citoyens. Le citoyen suppose la Cité, et le peuple l’Etat –ou la revendication de l’Etat. Le « mouvement citoyen » et le « mouvement populaire » ne sont donc pas des mouvements de contestation, mais des mouvements d’inclusion. Ils ne contestent pas l’ordre existant, et moins encore l’Etat qui en est le garant, mais l’affaiblissement de cet ordre et de son Etat. Brandissant le citoyen, le mouvement citoyen nie les classes. Brandissant le peuple, le mouvement populaire les dilue. Le « mouvement citoyen » est, par ses références autant que par celles et ceux qui pour l’essentiel le composent, un mouvement « petit bourgeois », issu des classes moyennes en déréliction, que cette déréliction panique et qui transforment en principes les moyens de défendre leurs acquis. Le mouvement « citoyen » est contre la mondialisation parce que la mondialisation menace les classes moyennes ; il n’est pas anticapitaliste, il rêve d’une sorte de restauration des capitalismes nationaux, de renaissance des bourgeoisies nationales, de résurgence des vieilles entreprises familiales.

Un mouvement triplement crédule

Ce qu’il est convenu de nommer « mouvement citoyen » participe d’une triple crédulité : que la démocratie soit une alternative au capitalisme (alors qu’elle en est le produit), que l’Etat soit un rempart contre le libéralisme (alors qu’il en est l’instrument), que les « citoyens » puissent être une base sociale (alors qu’il ne leur est demandé que d’être des individus abstraits). Le mouvement « citoyen » est, fondamentalement, social-démocrate : son projet est de renégocier le contrat social, d’ « humaniser le capitalisme », de le conformer aux principes de la démocratie, de lui imposer le respect des droits fondamentaux de la personne. Sa méthode est celle de la participation aux institutions, ou de la pression sur les institutions. Il n’est pas un parti politique, mais il fait pression sur les partis politiques, usant du chantage électoral (et admettant donc le principe de la délégation politique, de la représentation parlementaire et gouvernementale) comme n’importe quel lobby, et fonctionnant à l’apparence médiatique (le signe de la présence du mouvement dans le champ social est sa présence dans le champ médiatique, fût-ce à la faveur de la répression).

Le « mouvement citoyen » naît du cadavre du mouvement ouvrier (en tant que mouvement de classe), de la dissolution de la classe ouvrière (en tant que classe) dans une improbable « classe moyenne » (qui n’est qu’une « couche » sociale), du double échec historique de la social-démocratie (qui a certes réussi à « socialiser le capitalisme », mais en le renforçant) et du léninisme (qui n’a réussi qu’à substituer, pour un temps, le mode de production collectiviste d’Etat au capitalisme « privé », en accentuant les pires traits de ce dernier tout en abolissant l’usage révolutionnaire qui pouvait être fait de ses acquis). Ce double échec est celui d’une ambition commune : la reprise du capital par le travail, le contrôle du mode de production capitaliste par les travailleurs, ou plutôt par l’Etat au nom des travailleurs, dans le cadre d’un système démocratique pour la social-démocratie, de la dictature du prolétariat pour le léninisme. Ce double échec est aussi celui d’une attente commune : celle d’un accroissement quantitatif des forces productives tel qu’il provoquerait un accroissement quantitatif et qualitatif des possibilités révolutionnaires, jusqu’à rendre la révolution (qu’elle soit pacifique ou violente, progressive ou brutale) non seulement nécessaire, mais encore inévitable.

Mais de cette révolution, qui serait l’acteur ? « le peuple », comme en 1789 ? « la nation », comme en 1792 ? la classe ouvrière, comme en 1871 ? le sous-prolétariat, comme dans la révoltes des banlieues ? Le peuple, c’est la multitude des villes –mais de cette multitude, quelle part aurait pris si profondément conscience d’elle-même qu'elle se sentirait en force de renverser l’ordre établi ? Il ne suffit pas d’additionner tous les groupes sociaux qui ne sont pas l’oligarchie dominante (les fameux "99 % contre le 1 %") pour former un peuple en révolution. Sans doute  le mouvement citoyen affirme-t-il être un mouvement d’opposition, mais son opposition est « constructive » - « constructive » de quelque chose qui est déjà construit, et qu’il s’agit désormais de peaufiner : la société occidentale, démocratique, capitaliste, consumériste et mercantile, telle qu’elle est. Lorsque ce mouvement dit s’y opposer, il ne s’oppose qu’à certains de ses aspects, et non à ce qui les produit. Le mouvement citoyen s’oppose à la spéculation, pas au capitalisme ; il s’oppose à l’ « économie de casino », pas à la propriété privée ; il s’oppose aux dictatures, pas à l’Etat ; il s’oppose à la production de « working poors », pas au salariat. L’Etat y trouve son compte en dénichant un nouveau médiateur entre le pouvoir et la « société civile », un nouvel instrument de contrôle de la seconde par le premier.

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