Ahmed Gaïd Tebboune ou Abdelmadjid Salah ?

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Capture.JPGAutoreproduction d'un système

Le système algérien s'est auto-reproduit. Abdelmadjid Tebboune a été "élu" jeudi président de l'Algérie, officiellement par 58,15 des voix, au premier tour d'une élection qui n'a, toujours officiellement, compté qu'une participation de 39,83 % de l'électorat, et sans doute bien moins en réalité, alors qu'il suffisait de présenter sa carte d'identité pour pouvoir voter : rien qu'à Alger, des dizaines de milliers de personnes sont manifesté en proclamant "nous n'avons pas voté" et en Kabylie, des émeutes ont éclaté et des dizaines de bureaux de vote ont été fermés par des manifestants, urnes et bulletins de vote jetés dans les rues. Abdelmadjid Tebboune, ancien Premier ministre, c'est l'homme du système, élu par le système -et conspué par la rue à peine élu. Il fut (et donc reste) le plus proche collaborateur de l'homme fort du régime, le général Ahmed Gaïd Salah.

 

La rue algérienne en a assez de ceux qui prétendent régner sur elle

L'élection présidentielle algérienne, ou ce qui en a tenu lieu, s'est tenue dans le même temps que le procès d'une quarantaine de membre du clan Bouteflika, l'"isaba"(la bande) : deux anciens premiers ministres (Abdelmalek Sellal et Ahmed Ouyahia), des anciens ministres, un ancien préfet, un ancien vice-président de syndicat patronal et des grands patrons, accusés de dilapidation des deniers publics, abus de fonction, violation de la législation... Ce procès ne servait-il pas à faire passer la présidentielle ? Et derrière le procès, n'y a-t-il pas l'"homme fort" du moment, le vieux général Ahmed Gaïd Salah, chef d'état-major de l'armée ? Il ne sera pas président, comme le furent le colonel Boumediene et le général Zéroual, mais qu'importe ? Il n'a ni légitimé militaire (aucun fait d'arme n'est à son actif, sinon une bataille perdue dans la "guerre des sables" contre le Maroc dans les années '60), ni légitimité démocratique, ni charisme, ni vision politiquesinon celle de maintenir l'armée au pouvoir réel, mais il incarne un "système" qui s'accroche d'autant plus (quitte à se purger de ses éléments les plus visiblement corrompus) que la rue le conteste.

Les Algériens n'avaient guère le choix : cinq candidats à la présidentielle algérienne avaient été retenus par le Conseil constitutionnel. Et pas des perdreaux de l'année : deux anciens premiers ministres, deux anciens ministres, un ancien président d'une "organisation de masse" du FLN... L'élu, Abdelmadjid Tebboune, a été Premier ministre pendant trois mois (de mai à août 2017) avant d'être limogé par le président Bouteflika pour s'être intéressé de trop près aux oligarques proches du frère du président, Saïd (aujourd'hui en prison). Ali Benflis a été aussi Premier ministre, directeur de campagne de Bouteflika en 1999, et adversaire (malheureux, bien sûr) du même Bouteflika en 2004 et 2014. Azzeddine Mihoubi a été le patron du Rassemblement national démocratique (RND, pro-régime), Abdelaziz Belaïd patron de l'Union national de la jeunesse algérienne (UNJA), satellite du FLN, et Abdelkader Bengrina a été ministre.

Aujourd'hui, le pouvoir réel est au main du général Gaïd Salah : c'est lui qui a poussé le président à la démission. Mais, installé à la tête de l'armée par Bouteflika il y a quinze ans, il avait soutenu en 2008 le prétention du président de briguer un troisième mandat, en modifiant pour cela la constitution. Puis un quatrième mandat en 2014. Et pourquoi pas un cinquième en 2019 ? Parce que la mobilisation populaire l'a rendu impossible. L'armée a donc décidé de sacrifier le fantôme présidentiel, et en a profité pour effectuer une vaste purge. Derrière cette décision et derrière cette purge, il y a évidemment l'inévitable général Gaïd Salah. Dont, rappelle "Le Monde", le seul mérite est de n'être compromis dans aucune des répressions et aucun des massacres de ces trente dernières années : ni dans la répression du soulèvement social de 1988, ni dans la sale guerre d'éradication de l'islamisme armé, ni dans la répression de la Kabylie.

Mais les manifestants de 2019 n'ont pas seulement manifesté contre Bouteflika, ils ont manifesté contre le système. Et pas pour des élections, mais pour de profondes réformes, instaurant une réelle démocratie, qui seule puisse donner sens à des élections : réforme des collectivités locales, des procédures électorales et de vérification des résultats des scrutins. Car tous les scrutins organisés en Algérie depuis l'indépendance ont été manipulés pour ne déboucher que sur le maintien de l'ordre existant, à la seule exception du premier tour des législatives du 26 septembre 1991, qui ont vu la victoire du Front islamique du Salut, le pouvoir renonçant à organiser le deuxième tour, annulant de fait ce scrutin, ce qui a débouché sur dix ans de guerre civile et 200'000 morts.

L'historien Mohammed Harbi, ancien militant du FLN (pendant la lutte pour l'inépendance, et pendant quelques années après), sans illusion ni sur le parti ni sur le régime, salue le mouvement populaire : "le Hirak fait preuve d'une créativité (...) que j'admire, ainsi que d'une intelligence populaire vis-à-vis de celui qui a le pouvoir. Même si les choses ne tournent pas comme ils le souhaitent, il y a dans cette vitalité les germes d'une recomposition".

Le nouveau président (dont le fils est en prison, en détention provisoire pour son implication dans une sombre affaire de trafic d'influence liés à la saisie de 700 kilos de cocaïne) a déclaré vouloir "tendre la main au Hirak", ouvrir le "dialogue afin de bâtir une Algérie nouvelle et restaurer la confiance entre les enfants du pays" et vouloir amender la Constitution en la soumettant à référendum populaire -mais sans dire le teneur de cet amendement. Orle mouvement à qui le président (mal) élu tend la main ne veut ni de cette main, ni de ce président et n'accepte pas la pérennisation du pouvoir réel par l'élection contestable d'un pouvoir de façade. La question qui se pose au pouvoir réel va être : comment faire taire la rue ? Sans doute par la calomnie et la répression : Le 11 novembre, 21 manifestants ont été condamnés à six mois de prison ferme pour avoir brandi le drapeau amazigh (berbère), un acte qualifié d'"atteinte à l'unité nationale") et 400 manifestants ont été arrêtés, dont l'un des leaders du Hirak, l'ancien Premier secrétaire du Front des Forces Socialistes, Karim Tabbou, qui a entamé une grève de la faim.

"La rue algérienne est faiseuse de rois", dit le journaliste Akram Belkaïd. Le roi du jour a pourtant été fait par des urnes désertées. Et la rue a de la mémoire : une fois ces rois faits, par quelque faiseur et de quelque manière qu'ils l'aient été, il arrive qu'ils se prennent à régner. Et la rue algérienne (comme d'autres en ce moment : au Liban, en Irak, au Chili... et en France...) en a assez de ceux qui prétendent régner sur elle. N'est-ce pas de cette lassitude que naissent des républiques ?

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