Connaissez-vous Paul Lévi ?

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Une occasion manquée et un personnage oublié dans l'histoire du socialisme révolutionnaire

Notre histoire (celle du mouvement ouvrier, celle du socialisme, celle de "la gauche>", comme vous voudrez) est pleine d'occasions manquées et d'ombres. De noms qui sont dans les livres mais pas dans les mémoires. Marx, Lénine, Trotsky, Bakounine, Jaurès, on les connaît. Mais Paul Lévi ? Il est pourtant le fondateur du premier Parti communiste allemand, et ce ne fut pas rien, le parti communiste allemand, dans les années vingt, si ce fut aussi le lieu politique de l'un des plus tragiques échecs de l'histoire du mouvement ouvrier : l'échec, faute d'unité, de la résistance socialiste et communiste au nazisme. Connaissez-vous Paul Lévi ?

Samedi 5 octobre, à Lausanne (Librairie Basta, 11 heures), "Pages de gauche" vous invite à une conférence de Vincent Présumey, auteur avec Jean-François Claudon de "Paul Levi, l’occasion manquée", aux éditions de Matignon.

"Lévi a peut-être perdu la tête, mais au moins lui avait une tête à perdre"

Paul Lévi est né trois jours avant que Marx meure. Hasard ou ironie du destin ? Avocat des pauvres, il adhère en 1909, à 26 ans, au parti social-démocrate allemand. Le plus grand parti de l'Internationale, le "modèle" pour tout les autres, le "parti par excellence", pour Trotski. Mais dans ce parti, des hommes comme Paul Lévi, des femmes comme Rosa Luxemburg, ne vont pas se contenter de l'ambition de gouverner : "nous souhaitons combattre l'Etat bourgeois, le mettre à genoux", proclamera-t-il dès 1910... le SPD, largement inspiré par Karl Kautsky, n'en est pas là. Il s'opposera aussi, toujours avec Rosa (dont il sera l'avocat lorsqu'elle sera accusée d'appeler à l'insubordination), au "social-patriotisme" régnant. Et lorsque éclate la guerre, il est, avec les Liebknecht, Zetkin, Pieck, de ces sociaux-démocrates internationalistes qui la refusent -et qu'on retrouvera à Zimmerwald (il n'y sera pas, et pourtant il était en Suisse -mais à Davos, dans la "Montagne Magique"), avant que les plus radicaux d'entre eux, avec qui il restera constamment en relation se retrouvent à Kienthal avec pour projet celui de Lénine : "transformer la guerre impérialiste en guerre révolutionnaire". Il fera ainsi le lien entre les pacifistes de Zimmerwald et les révolutionnaires de Kienthal (dont les Liknsradikalen allemands). A Davos, il rencontrera Karl Radek, dont le rôle sera aussi considérable que critiquable dans l'histoire de la naissance du communisme allemand, jusqu'en 1923, et par Radek, il rencontrera à Olten Lénine, Kroupskaïa, Zinoviev et Münzenberg, dans une réunion de la "gauche zimmerwaldienne" à laquelle participent également des Suisses, dont Fritz Platten.

Paul Lévi sera aussi l'un des cadres de la gauche de la gauche social-démocrate, d'où allait naître Spartakus mais aussi, après leur exclusion, le Parti social-démocrate indépendant (l'USPD), Lévi ne sera pas membre -il prône la formation d'un pôle révolutionnaire indépendant, à partir des "Linksradikalen", des socialistes internationalistes (ISD) et des premiers communistes, non encore constitués en parti. Lorsqu'éclate la révolution, en novembre 1918, les contradictions au sein de la gauche allemande se révèlent brutalement : d'un côté des conseils ouvriers et de soldats, soutenus par l'USPD, de l'autre la direction du SPD, et entre les deux, la base du SPD. Les 30 et 31 décembre se constitue le premier parti communiste allemand, le KPD(S), le "S" étant pour "spartakiste". Son programme est de la plume conjointe de Paul Lévi et de Rosa Luxemburg. Le nouveau parti n'aura pas de loisir de le défendre : à Berlin, les corps-francs, appelés par le social-démocrate Noske, écrasent les révolutionnaires, et assassinent Rosa (et Karl Liebknecht), Lévi n'échappant ensuite à ce sort à la mort que parce qu'il fut emprisonné. Le président du KPD(S), Leo Jogiches, est tué et Lévi passe dans la clandestinité pour diriger un parti qui n'existe pas encore, quand l'USPD compte des centaines de milliers de membres et dispose d'une solide bas ouvrière. En outre, un deuxième parti communiste allemand va se créer en 1920 : le KAPD, le Parti communiste ouvrier allemand. Lorsqu'éclate le putsch militaire de Kapp, en mars 1920, Lévi est en prison et c'est de là qu'il assiste à la riposte victorieuse du mouvement ouvrier allemand, SPD compris, et à l'abstention de "son" parti communiste d'y prendre part : il dénonce dans cette abstention un "coup de couteau dans le dos du prolétariat allemand". Il reste pourtant communiste de stricte obédience, et participe au IIe congrès du Comintern.

Une majorité des délégués du congrès de l'USPD votera l'adhésion du parti à l'Internationale communiste comme, en France,m le fera une majorité des délégués du congrès de la SFIO. L'USPD fusionnera donc avec le KPD(S), formant avec lui le VKPD (Parti communiste allemand unifié), que Lévi co-présidera avec Ernst Daümig, venu de l'USPD. la minorité récalcitrante à l'adhésion au communisme finissant, après avoir tenté de maintenir l'USPD, par rejoindre la "vieille maison", le SPD. La gauche allemande se retrouvera donc écartelée entre ces deux pôles, la social-démocratie et le communisme, le SPD et le KPD. Elle ne survivra pas à cet écartèlement -que Lévi fut l'un de ceux qui firent tout pour éviter. Et qui, pour cette raison, se retrouvèrent dans la ligne de mire des dirigeants pré-staliniens et staliniens de l'Internationale et de leurs émissaires, les Rákosi, Béla Kun, et même Radek et Zinoviev. En 1921, Paul Lévi est exclu du parti qu'il avait contribué à fonder et qui désormais a pris son nom définitif (KPD). Il ne sera pas le seul à connaître ce destin... lui au moins ne prendra pas une balle dans la tête dans les caves de la Loubianka (ou un pic à glace à Mexico).

Paul Lévi avait contribué à fonder le premier PC allemand avec l'ambition d'en faire un parti de masse. Il défendait une stratégie unitaire, dont il ne démordra pas mais à laquelle le Comintern substituera, de force, en l'imposant aux communistes allemands comme à tous les autres, une stratégie sectaire qui condamnera non seulement le PC mais toute la gauche à l'impuissance face au nazisme -en sus de celle à laquelle les communistes s'étaient eux-mêmes condamnés face au stalinisme. A côté de quoi la social-démocratie allemande s'engloutira dans les compromissions avec les secteurs les plus droitiers de la bourgeoisie allemande. Paul Lévi, opposé à la stratégie sectaire du Comnintern, héritier politique (et avocat, et amant) de Rosa Luxemburg, sera exclu du PC, et ses partisans (les "lévistes") diabolisés comme, après eux, les trotskystes, les zinoviévistes, les boukhariniens, les titistes... Mais c'est parce qu'il s'est retrouvé expulsé du mouvement communiste qu'il avait contribué à fonder en Allemagne qu'il se retrouva libre d'en comprendre les dérives et les impuissances. Et libre de les combattre dans le même temps qu'il combattait le nazisme et dénonçait les choix de la social-démocratie, dont il avait fini par rejoindre l'aile gauche.

Social-démocrate pour les staliniens, communiste droitier pour les trotskistes, trop gauchiste pour les sociaux-démocrates et pas assez pour les anarchistes, Paul Lévi ne convenait à presque personne, sinon, tardivement, à la gauche social-démocrate des années soixante. Et à Albert Einstein, quand même. Socialiste de gauche donc, ne renonçant, pas plus que Rosa Luxemburg, ni à la démocratie ni au socialisme, mais luttant pour l'instauration d'une République à la fois socialiste et démocratique. Cette double exigence, celle de la lutte pour la démocratie et celle de la lutte pour le socialisme, était doublement révolutionnaire, autant dans l'Allemagne du IIe Reich que dans celle de la République de Weimar -République bourgeoise gouvernée par la social-démocratie... "Lévi a peut-être perdu la tête, mais au moins lui avait une tête à perdre", écrira Lénine...

Esthète autant que militant, il ne ressemblait guère au modèle-type du militant communiste de ces années ravageuses. Et ses choix politiques le mettait en marge autant du mouvement social-démocrate (il se situait à la gauche de la gauche du SPD) que du mouvement communiste (il était partisan du "front unique" de toutes les forces socialistes, du SPD au PC).

Aucun mouvement communiste européen, sinon le russe, n'a eu un destin aussi tragique que l'allemand, et nulle part ailleurs en Europe qu'en Allemagne, sinon en Russie, autant de communistes ont été trahis, emprisonnés, torturés, tués par leur propre parti et ses policiers.
Entre 1939 et 1941, des milliers de communistes allemands ont été livrés à la Gestapo par le NKVD. D'autres restèrent dans les geôles, les camps, les fosses communes soviétiques. Dachau ou la Kolyma, Buchenwald ou les Solovki...

Paul Lévi avait, avant presque tout le monde, perçu et dénoncé le danger  du nazisme quand il était d'habitude de tourner en ridicule Hitler et son parti. Et avait très tôt aussi, avec Rosa, perçu et dénoncé la dérive de l'Union Soviétique. Sur la révolution russe et son évolution vers un Etat policier, voire terroriste (au sens "robespierriste" du terme) et dictatorial, Lévi partage l'analyse de Rosa. D'avoir raison avant tout le monde et contre tout le monde est impardonnable. Lorsque Paul Lévi meurt accidentellement, en 1930, tous les députés au parlement de la République de Weimar où il siégeait (dans les rangs du SPD) pour en organiser l'aile gauche, mener le combat pour une République socialiste et la résistance au nazisme,  se lèvent pour lui rendre hommage. Tous, sauf ceux les nazis et les communistes, qui quittent la salle. Ensemble.

Samedi 5 octobre, à Lausanne (Librairie Basta, 11 heures), "Pages de gauche" vous invite à une conférence de Vincent Présumey, auteur avec Jean-François Claudon de "Paul Levi, l’occasion manquée", aux éditions de Matignon.

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